4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 14:50

Le 25 janvier 1997


Abo Volo et Coktail Jet : top trotteurs. Les deux chevaux seront les favoris du prix d'Amérique dimanche.

Le premier est grand et costaud; le second, plus fin, a le garrot plus près du sol. L'un est généreux, donne le meilleur en chaque occasion; le second est plus finaud, calculateur. Les deux sont d'authentiques champions et seront ce dimanche à Vincennes les favoris du prix d'Amérique, la plus célèbre et palpitante épreuve pour trotteurs attelés. Des adversaires étrangers, véloces et doués sont venus de toute l'Europe pour les contrer. Mais Abo Volo, qui va sur ses 9 ans, et Coktail Jet, son cadet de deux ans, n'ont cure de ces concurrents, car cette course est leur derby, et les 2 700 mètres du parcours, leur ring. Abo Volo, le pur et dur, puncheur hors pair, troisième il y a deux ans, deuxième l'an dernier, compte bien prendre sa revanche sur Coktail Jet, le malin, tenant du titre et fin tacticien. Tour de cour et portraits circonstanciés des deux rivaux.

Leurs profils: le vorace et le discret Ils sont bais, couleur de robe la plus répandue chez les équidés, mais certainement pas ce bai commun à tant d'autres. Il y a du rubicond dans la robe d'Abo Volo, notamment au poitrail, de la griotte gorgée de soleil. Les reliefs osseux sont assombris par un camaïeu de bruns. Ainsi, sur son visage franc et lumineux, salières et apophyses zygomatiques sont-elles lissées de poils châtains ou chocolat, c'est selon la saison. On pourrait reprocher à ses oreilles d'être un chouia courtes, mais le reste de sa silhouette est si avantageux qu'il serait inconvenant de s'y attarder. L'encolure jaillit du poitrail. Virile. Mais bien plus que ça, subtile, car à main droite sa crinière ébène l'évapore et transporte les rêveurs vers un Orient chargé d'odalisques. En mouvement, il encapuchonne volontiers cette encolure à deux facettes, genre long rouleau sur barrière de corail. Il ronge son mors comme d'autres leur frein et chaloupe à petits pas comptés, si souples que le sol gelé semble tapissé d'oeufs. Nous ne pourrons le dénuder plus car Vincent Brazon, son lad, le rhabille, non sans flatter sous l'épaisse couverture ses flancs potelés. «Il est toujours un peu gras», dit-il ravi. Abo Volo pousse un hennissement sourd mais ferme, une supplique. Le jeune homme s'éclipse aussitôt, laissant sans la moindre attache le crack qui attend sagement sur le seuil de sa litière, et revient les mains chargées de pommes. Les grandes quenottes broient les fruits et parfument la conversation d'un brin de calvados. «Son appétit est effrayant, révèle le soigneur, il faut surveiller sa ligne, il mangerait de tout», ce qui explique que sa litière soit en copeaux de bois. Les citrons sont son péché mignon. Heureusement, il mange calmement, urine comme les chats, posément, les postérieurs étirés loin du jet, adore voyager. Curieux, sociable, incroyablement communicatif, il a toujours le moral. «C'est un vrai bonheur, mon Volo. On se parle sans cesse. Avec lui je vis des vacances.» Les deux amis se connaissent depuis sept ans, et entre eux, jamais d'ordres, juste une grande complicité. «Jeune, il était comme un ours, brutal, impétueux, taquin. Les voyages l'ont calmé.» Lorsqu'ils reviennent de balade, une fois le sulky ôté, Abo Volo cherche le buste de Vincent et s'y frotte copieusement le front, car comme pour les mômes, sa cagoule le gratte.

D'un format plus petit, Coktail Jet passe facilement inaperçu. C'est un calme, un discret, qui avance sans bruit, encolure parallèle au sol, pas plus haute, port d'oreilles réfléchi en position arrière. L'hiver ne le met pas en beauté. Il fleurit avec les beaux jours, robe soyeuse, lustrée comme un cuivre, houppette acajou éclaircie d'une mèche noisette. Son meilleur profil est encore lorsqu'il vous regarde dans les yeux, qu'il a doux, dessinés à la gazelle d'un trait de khôl. Front large et plat, synonyme de grande intelligence, joues rondes et chanfrein plutôt court, sa tête expressive est assez pure, de cette pureté qu'ont naturellement les chevaux arabes. Le corps est bref, mais bien «body-buildé» au niveau des épaules et de la croupe. Côté sabots, il est chaussé façon cervidé. Ils sont encastelés, donc étroits. Son meilleur pote est Ludovic, son lad, avant tout son ami qui passe ses journées à ses membres et ses nuits l'oreille collée au plafond de son box. Les deux font la paire et se chamaillent régulièrement, car de Ludo ou «P'tit Lou», le surnom de Coktail Jet, c'est à celui qui sera le plus facétieux.

Leurs boss: le bourru et l'impatient Albert Viel est le propriétaire d'Abo Volo. Figure du trot en France, son élevage est fameux, et sa casaque, l'une des plus anciennes et redoutées qui soit. Pourtant, il n'a jamais remporté le célèbre classique de Vincennes. Ses couleurs (noire et toque rose) sont conformes au personnage de vieux monsieur silencieux à l'aspect bourru de grand corbeau, mais qui sous son noir manteau et ses chapeaux d'après-guerre possède un coeur sage et généreux. Le grand Albert a pour éthique ce que la nature lui a enseigné. Ses chevaux sont élevés, débourrés, éduqués, entraînés sainement. Dans les auges, que des aliments bio. Plus sectaire est sa croyance en la supériorité du trotteur français, race fondée à partir des anciennes juments normandes, dites carrossières. Il conteste assez durement les apports de sang étranger dans les pedigrees, dont l'exemple le plus abouti est le franco-yankee Coktail Jet. Entre le rustique et le moderne, le solide et le véloce, le chêne et le bonsaï, il n'hésite pas. Son cheptel est entraîné par ses deux fils, Jean-Paul et Paul, ce dernier étant le mentor d'Abo Volo.

Célèbre propriétaire-éleveur de pur-sang, Daniel Wildenstein a décidé d'investir dans les demi-sang il y a une dizaine d'années, car il n'aime rien de plus, excepté peut-être les tableaux qui font sa fortune, que de voir courir et gagner sa casaque. Impatient, il a préféré acheter en copropriété les meilleurs éléments et s'est associé avec la famille Dubois, sorte de multinationale équestre où l'on est à la fois éleveur, propriétaire, entraîneur, driver, et donc courtier. Ainsi Coktail Jet porte-t-il ses couleurs. Dans le clan des Dubois, tout comme pour baptiser les chevaux, on ne s'embarrasse pas avec les prénoms: le père est Jean-Pierre, les fils sont Jean-Philippe et Jean-Etienne. La réussite se transmet, c'est ce qui importe. Jean-Etienne (le Jet de Coktail) n'a que 18 ans lorsqu'il se rend à des ventes aux Etats-Unis avec son père. Il détient un budget de 60 000F, et pour 4 000F de moins emporte Armbro Glamour, une pouliche qu'il mariera avec Qouky Williams, trotteur familial avec qui il remporta ses premières courses. La potion de Coktail était trouvée.

Leurs qualités: le costaud et le sprinter Abo Volo est un fort, un vaillant qui aime trotter et donne toujours le meilleur de lui-même. Véloce, atout primordial dans cette épreuve, il possède du fond et ne s'avoue jamais vaincu. Il ignore le stress mais aime tant la compétition que son lad l'accompagne au départ pour l'enrêner au dernier moment, sinon il arracherait les bras de son top-driver Jos Verbeeck durant les échauffements et perdrait de son influx. Coktail Jet possède une pointe de vitesse finale étourdissante, une sorte de coup de mistral. Dans un grand jour, il peut refaire dix mètres sur son rival qui n'est pourtant pas du genre à baisser paturon. Difficile d'évaluer sa forme, car il a fait ses courses préparatoires avec le «frein à main tiré». Les deux champions mènent parallèlement une carrière d'étalon, et d'après leur lad respectif, cette découverte les a bonifiés. Pour Coktail Jet qui s'effaçait dans un peloton, la gaudriole l'a aguerri et il n'hésite plus dorénavant à jouer des épaules quand on cherche à l'intimider.

Les deux cracks face à face Abo Volo, 9 ans 87 courses: 36 victoires, 37 places Gains: 15,7 millions de francs Prix d'Amérique: 3e en 1995, 2e en 1996 Record sur la distance du prix d'Amérique: 3'219

Coktail Jet, 7 ans 60 courses: 24 victoires, 20 places Gains: 12,45 millions de francs Prix d'Amérique: 1er l'an dernier.

Record sur la distance du prix d'Amérique: 3'225

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