17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 15:09

Le 5 octobre 2002


Aquarelliste annonce la couleur


«Un chef-d'oeuvre», dit l'un. «Une toile de maître», répond l'autre. Le premier est Jean-Luc Masson, dit «Musclé», le second Bruno Bionne. L'un et l'autre parlent de leur championne, Aquarelliste, qui, dimanche à Longchamp, tentera de remporter le prix de l'Arc de Triomphe, l'épreuve reine des pur-sang (dotée de 1,6 million d'euros, dont 914 240 pour le vainqueur). Jean-Luc est son lad, Bruno son cavalier du matin, ce qui n'est pas évident à deviner, Jean-Luc ayant la taille jockey, d'où certainement le surnom facétieux dont l'affublent ses camarades, tandis que Bruno dépasse allégrement le mètre soixante-dix. Mais les deux font la paire, pour le plus grand bonheur d'Aquarelliste, quatre ans cette année, l'âge de raison, et propriété de la famille Wildenstein, les célèbres marchands de tableaux.

Vendredi 27 septembre, à une bonne semaine du jour J, alors que les brumes cantiliennes s'évaporent sans hâte, elle sort de son écurie blanche, nonchalante, pour sa séance d'entraînement quotidien. Regard pétillant bleu gris, Jean-Luc Masson vous prend à partie : «Regardez-la marcher, bong, bong, bong ! [Il bruite] On dirait un dinosaure, quelle puissance !» Les propos de Bruno sur le sujet sont plus nuancés : «Elle a une démarche princière, de reine.» Ne pinaillons pas, ces deux hommes ont raison. L'un est impressionné par la densité, la vigueur qui se dégage de ses mouvements, les turbulences et autres remous d'air déclenchés par son allure assurée de championne, de poids lourd de la discipline, catégorie crème des pur-sang. L'autre, Bruno, est troublé par son déhanché de diva, tricoté par quatre membres fins, à la calligraphie nette et gracieuse. En fait, Aquarelliste dégage tout à la fois cette robustesse imparable du taureau, masse ancrée dans le sol, et cette ahurissante légèreté, propre à la danseuse étoile. Voilà une artiste, au charme fou, puisque nature. Nul calcul chez elle, rien de guindé. Seules les fées qui se sont penchées sur son berceau de paille et les anges virevoltant de la pointe de son toupet à son panache, pourraient expliquer la mécanique de cette élégante cavale aux foulées dévastatrices.

La fesse pleine. Découverte l'an dernier juste avant son sacre dans le prix de Diane, elle n'était encore qu'une pouliche de trois ans avec une longue épaule, si profonde que son encolure en paraissant trop fine, cou de gazelle, mais, déjà, elle possédait cette croupe phénoménale, un monument, à côté duquel la basilique de Lisieux n'est qu'un triste confessionnal sombre et miteux. La croupe d'Aquarelliste, c'est l'Orient dans toutes ses splendeurs, le Taj Mahal au soleil couchant, la Tour de Babel, Byzance, les richesses du roi Salomon... Les hanches sont hautes, bien ouvertes, promesses d'heureuses maternités à venir. De profil, comme vue de derrière, elle a la fesse pleine, ronde, musculeuse, un beau gros fruit pétaradant de soleil, un potiron de concours, baie cerise, cuivré de partout, à l'identique des casseroles de nos anciens, illuminées par les clartés du jour. Les muscles sont en cascade, impressionnants, concentrés vers le bas des cuisses, plus lisibles encore que sur une planche d'anatomie sur laquelle Fragonard aurait travaillé. Ce surplus viril est adouci par des membres noirs, comme trempés dans de l'encre de Chine, d'une finesse et d'une réalisation approchant la perfection. Des membres sains, nets, aux tendons ajustés à l'identique d'une corde d'arc.

Double accélération. Cette croupe de madone m'a fait tomber sur les fesses, lorsque je la vis remporter le prix de Diane, après avoir contourné le peloton en se jouant de ses rivales, les scotchant littéralement sur la piste des Princes de Condé par une double accélération meurtrière et définitive. L'automne dernier, elle qui était la plus belle pour aller swinguer dans le prix de l'Arc de Triomphe, ne put compter sur la galanterie de l'anglo-dubaïen, Sakhee, le trésor de la famille régnante de Dubaï, les Maktoum, ayant filé vers le poteau sans l'attendre. Après un hiver tout doux, Aquarelliste est réapparue ce printemps à Longchamp dans le prix Ganay, plus belle que jamais, grandie, étoffée, en un mot, fleurie. Pour reprendre le cours de ses succès. Las, au début de l'été, elle n'obtenait que la troisième place du Grand Prix de Saint-Cloud, classique pourtant à sa portée, et la quatrième place des King George VI and Queen Elisabeth Stakes, à Ascot en Angleterre. «Là, j'ai eu peur qu'elle tourne mal, témoigne Jean-Luc, qu'elle n'en veuille plus.» De quoi ? Des lauriers, tout simplement. Que nenni, elle vient de renouer avec la victoire, avec brio, il y a trois semaines, rassurant son entraîneur, Elie Lellouche : «En fait, on s'est aperçu qu'elle n'était pas une pouliche d'été. Elle galopait contractée. Avec l'arrivée de l'automne, elle est redevenue relax.»

Sur son dos, Bruno confirme : «Elle est placide, décontractée. De toute façon, le matin, c'est une bonne monte. Faut juste se méfier en hiver, elle est alors plus fraîche, facétieuse, et rapide avec ça, vous croyez qu'elle va vous faire un demi-tour à droite, eh bien non, elle l'effectue à gauche. Le pire, ce sont ses coups de cul, terribles.» «Mais, reprend Jean-Luc, on ne la laisse pas trop faire sa biche, faudrait pas qu'elle prenne un mauvais pli ou qu'elle se froisse un muscle. On a toujours peur pour elle, comme des parents pour leur enfant.»

Au box, quand il la nettoie, Jean-Luc reste mesuré : «Ces champions, faut pas trop les tripoter. On la branle pas ! D'ailleurs, elle est pas trop câline.» Aquarelliste est souvent comparée à son aïeule, la grande Allez France qui, comme elle, avait gagné sous la même casaque le prix de Diane et terminé deuxième de l'Arc de Triomphe avant de le remporter l'année suivante, à l'âge de quatre ans. «Mais, intervient Jean-Luc en levant l'index, la comparaison s'arrête là. Allez France, je l'ai connue, c'était une drôle, pas facile, presque un mâle qui avait un mouton dans son box pour la calmer. Des moutons, elle en a quand même flingué deux ! Aquarelliste, elle, ne ferait pas de mal à une mouche, elle est bien dans sa tête, toujours la première debout, mangeoire vide. Je l'appelle la Dame de fer, elle est en acier trempé, un moral à toute épreuve.»

Pendant ce temps, Bruno, revenu de la piste d'entraînement, donne un coup de chiffon doux à la belle, léger, «pour pas l'embêter». Faire plus serait superflu tant sa robe est éclatante, «gouleyante», avec une pointe de rouge, coeur de séquoia, éclaboussée d'or. «La même robe qu'Helissio, dit Bruno avec un tendre sourire. J'étais son soigneur, un crack lui aussi.» Hélissio avait remporté l'Arc 1996 de toute une ligne droite.

Sulamani, son rival. Dimanche, Aquarelliste aura comme adversaire les plus tenaces les concurrents anglais, tels High Chapparal (Derby d'Epsom et Derby d'Irlande), Marienbard (Grand Prix de Baden-Baden), et Islington. Manhattan Café représentera le Japon, nation de plus en plus compétitive. Côté français, si Anabaa Blue et Dance Routine peuvent surprendre leur monde, Sulamani, un mâle de trois ans, aussi long que haut, doté comme elle d'une pointe de vitesse hallucinante, semble être l'adversaire le plus incisif pour Aquarelliste. Paré des couleurs Niarchos, cet anxieux a atomisé ses rivaux dans le prix du Jockey-Club. Jean-Luc reste confiant : «Rien ni personne ne l'impressionne.» Quant à Bruno, les révolutions du calendrier lui sont favorables : «La dernière fois où l'Arc s'est disputé un 6 octobre, c'était l'année de la victoire d'Helissio. Et le 6 octobre, c'est la Saint-Bruno !».

PL AT - dans HIPPISME