22 janvier 2011 6 22 /01 /janvier /2011 10:50

9 décembre 1996


Avec Tender Boy, je découvris Evry». Homéric, ancien jockey, se souvient de l'hippodrome qui vient de fermer .
 

L'hippodrome d'Evry a fermé ses pistes mardi dernier (Libération du 4 décembre), sous un ciel bas et pluvieux. «Le même temps pourri que pour l'ouverture», se souvient Alain qui, après un coup d'oeil soupçonneux vers le tableau des cotes, affirme: «J'y étais et j'suis rentré à pinces; j'avais tout perdu.»Turfiste de longue date, Alain ne s'est pas débarrassé du virus des courses dont il dit qu'il troue les poches et met des valises à la place des paupières. Avantage, la mémoire est alerte: «L'inauguration a eu lieu à la fin de l'année 1972 et c'est une brêle à Rothschild qui a gagné la première course. Maintenant, les rois du turf, c'est les Arabes, les rois du pétrole. Moi aussi j'ai été dans le pétrole, mais comme pompiste.»

Interdiction de gagner. Je n'ose pas dire à mon interlocuteur que moi aussi j'ai participé à l'ouverture d'Evry, ce 30 novembre 1972, en tant qu'apprenti-jockey. Deux pur-sang m'y attendaient: Tender Boy dans la troisième, Butch Cassidy dans la suivante. Piètre souvenir, car j'avais pour consigne de ne point
pointer les naseaux de mes associés sabotés dans les trois premiers, places qui permettent aux parieurs sagaces de gagner quelques sous. C'est donc en touriste, d'une certaine manière, que je découvris la 8e merveille des champs de courses parisiens. Ce fut d'abord la longue tribune incurvée avec son auvent céladon qui m'enchanta. Ses bancs vert lagon donnaient une touche tropique aux fesses nobles mais tristes des vieux machins rabougris, secs et austères que l'on nommait les commissaires des courses. Je m'extasiais de la même façon sur le vestiaire des jockeys. Chaud, accueillant, moderne, il disposait d'un sauna, un luxe pour l'époque. L'ensemble était terriblement fonctionnel et malgré la météorologie exécrable, tous, des turfistes aux professionnels en passant par les acteurs principaux, les pur-sang, montraient une légèreté dans le mouvement, témoignage qu'ils n'étaient pas insensibles au renouveau. Alain, qui tempête en voyant les rapports affichés par le vainqueur de la «première», 73 contre un, ne partage pas ce souvenir et rectifie: «Le sourire on l'a en début de réunion, mais une fois la dernière courue, la grimace nous défigure.»

C'est donc avec Tender Boy que je découvris les pistes du nouvel hippodrome. C'était un alezan que je connaissais bien. Attachant car dangereux, imprévisible, sérieusement «morcelé du citron». Je l'avais torché, débourré, éduqué; il m'avait envoyé plusieurs fois à l'hôpital des jockeys. Je ne lui en voulais d'ailleurs pas car en somme nous nous étions formés mutuellement. Encapuchonné, il portait de sombres oeillères, un collier de chasse et restait capable de dérober à tout instant. Il fallait donc être vigilant durant le parcours, pianoter sur ses cordes affectives. Je le calais bien tranquillement au chaud à l'arrière du peloton, façon de parler, dans le gras des mottes de terre. Les pistes d'Evry étaient plates, larges, sans aucun piège, disposaient de longues lignes droites favorisant la régularité des épreuves, en théorie, car le gagnant était à la cote de 93 contre un. Loi du silence. Dans la course suivante, celle de mon partenaire, Butch Cassidy, un bai solide et gai, était de 59 contre un. Nous avions le 22 à la corde, ce qui vu le parcours rectiligne de 1 300m ne gêna en rien notre progression pour prendre la 4e place, la seule (les trois premières m'étant interdites), à offrir de maigres allocations au propriétaire, et donc un pourcentage au jockey, ma pomme, soit 120 F. Pas un seul turfiste pour m'insulter. J'en conclus que mes agissements antisportifs, galoper avec le «frein à main», étaient passés inaperçus. «Mes propriétaires» étaient aux anges: «d'heureux» paris ne tarderaient pas à fleurir leurs poches de substantiels billets. Moi, je n'étais qu'apprenti, et je n'ignorais pas, pour avoir signé un contrat très explicite sur la fonction, que le plus sûr moyen de revêtir l'habit de lumière, la casaque de soie qui fait oublier qu'il fait froid, était de laisser sa langue dans sa poche. Tout de même, cela me chagrinait pour Butch Cassidy, un si chouette cheval, tellement enjoué. Cinq mois plus tard à Evreux, je le libérais du «frein à main» sans y être autorisé, laissant le peloton dans le lointain. Tender Boy en fit autant, mais sans moi sur son dos, quelle injustice, alors que je l'avais rendu sûr et sociable. C'est vrai, ce jour-là à Saint-Cloud, je montais trois autres courses avec une bonne chance de remporter la première, jour de fête en somme pour services rendus à la race chevaline et à ceux qui l'exploite.

L'hippodrome d'Evry avait été construit en remplacement de celui du Tremblay. Il était le champ de courses des apprentis et des amateurs car bon nombre d'épreuves leur étaient réservées. J'ai fini par remporter la mienne pour le compte d'un modeste entraîneur qui n'avait pas les moyens de peaufiner ses
pensionnaires en de multiples contre-performances, et le gentil Birgitz, d'un âge canonique, mena la course de bout en bout.

«Evry, Saint-Cloud ou ailleurs». Comme il y a vingt-quatre ans pour l'ouverture, Alain a perdu pour la fermeture. Il m'avait conseillé de jouer Next Winner dans l'ultime épreuve. Le peloton eut beau se scinder en deux à l'entrée de la ligne droite comme pour nous offrir deux courses pour le prix d'une, le vainqueur affichait un 36 contre un. Next Winner était seul au milieu de la piste, entre deux paquets de crinières échevelées et boueuses, là où il ne fallait pas être, loin de la tête. Mais Alain m'a prévenu: «Si c'est pas pour ce coup-ci, ça sera pour plus tard. De toute façon, Evry, Saint-Cloud ou ailleurs, il finira par gagner, aussi sûr qu'il y aura toujours des courses, car plus la société va mal, et plus les miséreux jouent.» Son ultime conseil: «Toujours faire le plein de sa caisse avant de jouer pour pas rentrer à pinces.» .

 

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