10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 14:55

Le 7 mars 2001


Chantilly hors courses.
L'interdiction de circuler pour les chevaux met en ébullition la capitale du pur-sang.


Les mesures d'interdiction de circulation des animaux en raison de l'épizootie de fièvre aphteuse, confirmées par le ministère de l'Agriculture lundi, mettent Chantilly (Oise), capitale du pur-sang avec plus de 2 500 coursiers, en effervescence. Le cas de suspicion révélé dans un élevage de brebis à Montataire, distant d'une dizaine de kilomètres de Chantilly, divise les entraîneurs cantiliens dont les écuries se trouvent à Chantilly même, à Gouvieux ou à Avilly-Saint-Léonard ­ communes où les déplacements d'ongulés (animaux à sabots) sont proscrits ­ et leurs confrères basés à Lamorlaye, commune touchant Chantilly. Ainsi, Valérie Dissaux, entraîneur à Lamorlaye, a la possibilité de faire courir ses chevaux mais ne peut les entraîner, les pistes d'entraînement des Aigles (situées sur les communes de Gouvieux et de Chantilly) étant devant sa porte d'entrée. Son établissement est «à cheval». Dépitée et furieuse, elle s'exprime: «Je suis à quelques centimètres d'une zone rouge. D'un point de vue frontalier, c'est comme si mes chevaux avaient le droit d'emprunter la route devant chez moi, mais ne pouvaient pas rentrer. C'est aberrant. Les chevaux sont des porteurs sains. Il y a eu course avant-hier à Compiègne, tous les partants sont rentrés dans leur box, que ce soit à Chantilly, à Lamorlaye ou à Maisons-Laffitte. Et ce ne sont pas les mesures risibles de désinfection ­ paille, bas de caisse des vans, sabots ­ qui peuvent endiguer la propagation du virus, extrêmement volatil. Pour être efficaces, ces mesures prophylactiques devraient aussi interdire la circulation des routards anglais sur notre sol ou le vol des oiseaux!»

Disproportionné. Plus mesuré, Robert Laplanche, jeune entraîneur installé depuis trois ans à Chantilly, s'inquiète pour les entraîneurs qui, comme lui, ont une trésorerie fragile: «Si l'interdiction de courir dure quinze jours, ça va, mais si cela s'éternise sur deux mois, nous serons nombreux à exploser. Les mesures me paraissent disproportionnées et inefficaces, les chevaux de Lamorlaye et de Chantilly continuant de se croiser sur les pistes d'entraînement. Cependant, je respecte les contraintes car je ne voudrais pas nuire aux éleveurs d'ovins, dont la situation est déjà catastrophique.» Corine Barbe pense aussi qu'il faut relativiser: «Si l'interdiction de courir permet d'éviter la mort d'un seul nourrisson, alors ces mesures restrictives sont bonnes. Cela dit, on sait que les directives européennes sont établies par des gens totalement incompétents. Après les réunions entre professionnels hippiques et le ministère concerné, on s'aperçoit que le gouvernement veut frapper fort pour faire bref, démontrer qu'il maîtrise la situation avant les échéances électorales. Or cette épizootie, en l'absence de vaccins systématiques, est totalement incontrôlable.»

Pédiluves. Selon elle, France Galop (société organisatrice des courses de pur-sang) serait prête à faire de gros efforts pour que l'on puisse courir, comme d'investir dans des pédiluves pour laver les pieds. «Nous pourrions courir à Chantilly, les entraîneurs basés ici fournissant 40 % des partants des réunions parisiennes. Isoler les chevaux est peut-être une bonne chose, mais les maréchaux-ferrants, les vétérinaires, les marchands de fourrage doivent franchir la frontière Lamorlaye-Chantilly pour travailler.»

L'entraîneur note avec espoir que, outre-Manche, quelques hippodromes doivent reprendre leur activité dès aujourd'hui. Ces fameux Anglais, nos plus sérieux rivaux sur le turf, agacent l'entraîneur mansonien Jean-Paul Gallorini: «Nous pensions en avoir fini avec eux depuis Jeanne d'Arc, eh bien non! On va tous exploser, car, fin mars, on a la MSA à payer, et nos clients, les propriétaires, ne sortent le montant de leurs pensions que lorsque l'argent des gains en compétition est rentré.»

Cette crise frappe également de plein fouet un élevage déjà bien mal en point. C'est actuellement la saison de monte, saillies et mises bas sont en suspens, et de nombreuses poulinières sont bloquées à l'étranger. Fathi Rojbani, patron de la STC (société de transport du cheval), est dans tous ses états: «En temps normal, je transporte vingt chevaux par jour durant la saison des courses, ce qui représente 250 000 francs par mois. Mais, l'hiver, il n'y a pas de courses plates, ma trésorerie est donc au plus bas, et, pour combler ce manque à gagner, chaque semaine de décembre à juin, durant la saison de monte, je transporte des poulinières vers l'Irlande et redescends toujours à plein. Tout a été annulé. Sur cette première semaine, j'ai déjà 100 000 francs de manque à gagner. J'ai douze véhicules et quatorze employés, je ne peux pas les mettre tous en vacances.»

Animal de compagnie. Autre problème, apparemment ignoré du ministère de l'Agriculture: nombre de pur-sang au psychisme fragile ont, dans leur box, un mouton ou une chèvre, des compagnons leur permettant de se relaxer. «Va-t-on nous demander de les brûler? s'interroge un entraîneur. Puis de couper le cou de nos chevaux? C'est du délire...»

D'autant qu'au fond, l'Etat n'a pas réellement les moyens de se priver des réunions hippiques. Les arrangements ou aménagements avec le monde des courses le prouvent. Le chiffre d'affaires annuel du PMU est de plus de 37 milliards de francs (5,64 milliards d'euros). Ce n'est pas rien. Et, sur les 11,5 milliards prélevés légalement, les services fiscaux ponctionnent plus de 49 %, ce qui allège très sensiblement le montant des impôts du contribuable lambda, sans parler de la pression des 55 000 emplois à temps plein liés aux activités hippiques, qui sont de plus en plus menacés. Dans le milieu du jumping, qui pourtant bénéficie des retombées du PMU, on voit d'un oeil sombre la possibilité pour le milieu des pur-sang de sauver les meubles en organisant des réunions hippiques, alors que cette branche ne peut elle-même participer à des championnats de sauts d'obstacles.

Inquiétude. En réalité, toute la filière cheval est frappée, et ce n'est pas un écuyer comme Bartabas qui le contredira. Le port de ses deux casquettes, celle de propriétaire d'une écurie de pur-sang et celle de patron du théâtre équestre Zingaro, est subitement bien lourd à gérer. Sa troupe s'apprêtait à honorer des tournées à Moscou, à Namur, à Barcelone. Il attend avec une véritable anxiété la suite des directives des autorités compétentes. L'issue est incertaine, un peu comme à Auteuil, lorsque les représentants de sa casaque jaune et noir y galopaient.

L'ensemble des compétitions équestres nationales et internationales devant avoir lieu de vendredi à dimanche sur le territoire français ont été annulées par la Fédération française d'équitation et la Société hippique française (SHF).

PL AT - dans HIPPISME