10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 14:10

Le 25 décembre 1997


Freddy Head, la retraite au harnais. Après un coup de blues, le «prince du turf» se lance dans l'entraînement. Freddy head, une généalogie à rendre cheval.


«Pendant deux mois, j'allais très mal. Je ne faisais plus rien, ne me levais pas le matin, n'avais le goût à rien.» Ce blues, Frédéric Head, dit Freddy, l'a connu durant les semaines qui ont suivi sa décision de mettre un terme à sa carrière de jockey. C'était à la mi-août. Il venait de remporter à Deauville sa 2 937e victoire en selle sur Marathon, un pur-sang appartenant à son père et entraîné par sa soeur. A 50 ans, Freddy n'a pas changé. Il a bien entendu quelques rides, mais conserve toujours ce visage juvénile et cette chevelure blonde qui, il y a trente et un ans, lui valurent le surnom de «petit prince du turf». Il venait de remporter le prix de l'Arc de triomphe en selle sur Bon Mot, un puissant alezan entraîné par son grand-père, ce qui en faisait le plus jeune lauréat de l'épreuve (19 ans en 1966). Dans le Landernau hippique, les jaloux grinçaient des dents. On lui reprochait un pedigree royal (voir ci-contre), et bon nombre de ses confrères rêvaient de bénéficier de ses montes, «des cracks, des avions». Les grincheux disaient qu'il manquait de bras, ne prenait pas de risques et, critique définitive, perdait des courses imperdables. N'empêche, grâce à l'amour de son grand-père, Willy, dit le grand Bill, Freddy s'est accroché, a progressé pour s'imposer et devenir, de l'avis général, l'un des dix meilleurs jockeys au monde de cette seconde moitié de siècle. «Mon grand-père était le seul à croire en la victoire de Bon Mot. Même mon père n'y croyait pas. Nous avons donc gagné, et cette victoire a tout changé pour moi. Je n'étais plus le même, j'avais pris confiance.» Les succès suivent et le savoir-faire s'affine. Le petit prince à un style. Il monte très court, plus encore que Yves Saint-Martin, les genoux dix centimètres au-dessus du garrot, mais est parfaitement posé sur le cheval, dos à l'horizontale, plexus juste au-dessus du centre de gravité de sa monture.

Dans l'ombre de Saint-Martin. S'il excelle dans la course en avant, c'est en venant de l'arrière qu'il est le plus dangereux, attendant que ses adversaires fournissent leurs efforts, pour fondre sur eux tel un aigle sur sa proie. Et quand il lui faut lutter, il se métamorphose en pitbull hargneux, se met en boule dans le creux du pommeau et, «pinçant» entre ses chevilles d'airain l'animal au sang bleu, ses reins martelant les siens, il transcende son associé qui, d'équidé aux abois fuyant, devient assaillant à l'instinct «killer». Malgré cette débauche d'énergie, les lauriers décrochés qui lui valent d'être six fois cravache d'or et dix fois le dauphin de ce trophée récompensant celui qui totalise le plus de victoires dans l'année, il reste le Poulidor du turf, dans l'ombre du talentueux Saint-Martin (15 cravaches d'or). Maigre récompense pour ceux qui estiment que Freddy Head est déjà bien trop gâté. En comparant les palmarès, il dit: «Je suis ambitieux mais pas envieux», ajoutant: «L'opinion des gens m'indiffère. Le public des courses est effrayant. Une minorité est certainement intéressante, mais à cheval, on n'entend que ceux qui hurlent.» Solitaire, il n'a jamais apprécié ces instants d'avant-course où il lui fallait se rendre au rond de présentation. «J'étais toujours impatient de me retrouver sur la piste, au canter vers les boîtes de départ, seul avec mon cheval, moments privilégiés où l'esprit et le corps ne font plus qu'un.» Sa plus grande déception reste ce public d'aboyeurs lorsque, après une défaite avec sa championne Pistol Packer, de l'élevage familial, il se fit huer violemment à son retour vers les vestiaires. Lui si réservé et fataliste, attristé pour sa jument qui relevait de blessure, écrivit aux turfistes via un journal hippique: «(...) Les chevaux, vous ne les connaissez pas: ils ne représentent, à vos yeux, que des numéros sur des tickets. Ce sont des machines à galoper et à rapporter de l'argent. Lorsque la machine ne tourne pas rond, vous perdez toute dignité. C'est que, voyez-vous, cette machine, elle a un coeur. Un coeur qu'on entend battre quand on est tout près d'elle, quand on est, comme moi, à la place du jockey» (Week-end du 16/09/1972). Des cracks, il en connaîtra d'autres. Il y eu d'abord ceux de son grand-père, puis ceux achetés, élevés et entraînés par son père, puis par sa soeur, qu'ils leur appartiennent en nom propre ou qu'ils soient à la famille Wertheimer (liée aux maisons Chanel et Bourjois), dont les intérêts hippiques sont managés par papa Alec. Il remportera quatre Arc de triomphe, ce qui en fait le corecordman avec Saint-Martin et Pat Eddery, mais jamais le Derby d'Epsom que Piggott enleva neuf fois. Mais de tous les Pégase dont il fut le Persée, c'est la championne de Stravos Niarchos, Miesque, qui lui a a laissé la plus grosse impression, avec qui il remporta douze épreuves, dont dix classiques et deux fois une épreuve de la Breeder's Cup aux Etats-Unis. Il était alors un premier jockey de l'armateur grec, un pari qu'il avait osé prendre pour couper le cordon familial, confortable mais pesant.

Les pouliches le gâtèrent plus que les poulains, et si d'aventure quelques années passaient sans que l'une d'elles n'ait l'étincelle dévastatrice, il devenait boudeur et indécis, traînant un visage bougon, plus replié qu'un mur de prison, un exploit, vu sa gueule d'amour à pâmer tout le personnel des magazines féminins. «Etre le partenaire d'un crack, c'est ce qu'il y a de plus excitant, cette capacité d'accélération alors que la vitesse de base est déjà époustouflante. J'ai été comblé. Mais depuis quelques années je n'avais plus l'espoir d'en retrouver un, et surtout je ne montais plus assez, une ou deux fois par réunion, pour rivaliser avec l'élite.» Papa Alec. Son ultime succès, il l'a réalisé pour le compte de son père mais avec la casaque rouge, toque rouge, de son grand-père, l'homme de sa vie. D'Alec, son père, il montre quelques réticences à en parler, confirmant seulement qu'il est l'électeur le plus inspiré de ce siècle: «Son coup d'oeil est unique. Dans sa vie, il a vu passer plus d'un million de chevaux. Il est pourtant capable de voir un foal de quelques jours et de le reconnaître un ou deux ans plus tard dès le premier regard.» Comme un écolier, il passe en ce moment les examens qui lui permettront d'obtenir sa licence d'entraîneur alors que les boxes qu'il loue sont déjà occupés par une trentaine de pensionnaires. Des Wertheimer, casaque avec laquelle il remporta sa première victoire, des Niarchos, et des Head... Les mauvaises langues vont encore dire que ce nouveau départ est aisé. Génétiquement, il était programmé pour devenir entraîneur. Si dans l'élevage de pur-sang un mariage de gagnant de Derby avec une lauréate de prix de Diane ne donne pas forcément un champion, il y a tout de même de fortes chances pour que le produit ne galope pas à reculons. Freddy Head est donc parti pour devenir entraîneur classique. Mais l'intéressé, grand fataliste, pondère: «La différence entre un jockey et un entraîneur est que le premier sent le cheval avec son corps et le second avec son oeil.» Alors, depuis un mois, Freddy se lève aux aurores pour monter ses élèves. Depuis, le blues, cet ami qui lui collait à la peau comme une vieille chemise à qui l'on est attaché, l'a quitté: «Je suis en pleine forme. Les chevaux sont toute ma vie».

2937 victoires 19 juin 1947. Naissance de Frédéric Head à Neuilly-sur-Seine.

15 et 19 avril 1964. Première course: au Trembley sur Rayon de Soleil. Première victoire à Fontainebleau sur Zamboanga. 12 août 1997. 2 937e victoire à Deauville sur Marathon.

Principaux succès: Arc de triomphe: 1966 (Bon Mot); 1972 (San San); 1976 (Ivanjica); 1979 (Three Troikas) .

Prix du Jockey-Club: 1969 (Goodbly); 1973 (Roi Lea); 1975 (Val de l'Orne); 1976 (Youth) Prix de Diane: 1971 (Pistol Packer); 1978 (Reine de Saba); 1982 (Harbour); 1986 (Lacovia); Breeder's Cup Mile: 1987/88 (Miesque).

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