8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 10:32

Le 7 octobre 1996

 
Helissio s'envole avant l'arrivée. Monté par Peslier, il domine l'Arc de triomphe de bout en bout.



Un Arc de rêve! Un triomphe céleste. Hier à Longchamp, le champion Helissio et son jeune jockey, Olivier Peslier (23 ans), ont réalisé une course historique dans la plus célèbre épreuve pour pur-sang, le prix de l'Arc de triomphe. Partis en tête dès l'ouverture des stalles, ils menaient encore le peloton de leurs quinze adversaires à l'entrée de la ligne droite. En 74 éditions du «derby» de l'hippodrome du bois de Boulogne, aucun champion n'a pu remporter l'épreuve de bout en bout. Or, à la première accélération d'Helissio, tandis qu'à sa croupe les casaques lui font un éventail, les 31 000 spectateurs présents se lèvent, frissonnent, écarquillent les yeux et bientôt hurlent. Le grand bai portant une tache blanche au front s'envole littéralement. Bien calé le long de la lice, ses longs membres noirs le décollent de ses poursuivants. Une, deux, trois, quatre, puis cinq longueurs en moins de 100 mètres. Il se propulse, lui, et les autres paraissent scotchés sur la piste. Ces derniers d'ailleurs, on ne les voit plus, tout juste entraperçoit-on qu'ils se chamaillent, l'encolure dans les sabots, exténués; ils ne sont que des coursiers sur turf. L'autre devant, à la croupe de bûcheron savoyard, aux foulées d'ogre, appartient au domaine des cieux. A 150 mètres du poteau, Olivier Peslier se retourne: «Je n'entendais rien, pas même les coups de cravaches, et je me suis demandé s'ils avaient décidé de me laisser gagner. Je n'en suis pas revenu. J'en ai perdu ma toque tellement nous allions vite, l'impression d'être en jet à l'instant du décollage.» Seule erreur du plus jeune jockey de la course, les deux coups de cravache, «deux petites claques», administrés sur le cuir du crack 100 mètres plus tôt. A 118 mètres du poteau, il se relève et salue la foule. Les spécialistes sont sur le cul; ils évoquent les foulées meurtrières du mythique Ribot, qui, une quarantaine d'années plus tôt, pulvérisait ses adversaires de la même façon. D'autres parlent de Sea Bird, de Mill Reef, autres «Pégase» qui soulèvent encore le coeur des sportsmen nostalgiques.

Le temps que la casaque jaune à épaulettes vertes pulvérise le fil imaginaire de l'arrivée, on peut s'intéresser à l'autre course pour s'apercevoir que Pilsudski, qui a passé les 4/5e de l'épreuve à la hanche d'Helissio, conserve d'extrême justesse son rang, devant Oscar Schindler, un Irlandais baraqué à l'encolure
gouleyante, qui, dernier à l'entrée de la ligne droite, a dû jouer des épaules, qu'il a blondes et rondes, pour se frayer un passage. Ces deux outsiders ont un collègue bien malheureux: Polaris Flight ne fera pas le voyage du retour avec eux. Son jockey est au tapis. Lui, bai brun qui courut sur tous les hippodromes d'Europe, sur toutes les distances, par tous les temps, s'est redressé vaillamment. Son instinct le fait regarder ses p'tits potes qui au loin colorient de leurs robes fauves le tapis de verdure. Un de ses membres pendouille tristement. Pour lui, les nuages, que semble atteindre si facilement Helissio, s'assombrissent.

Dans le cercle du vainqueur, on s'embrasse à qui mieux mieux. Propriétaire d'Helissio, l'espagnol Enrique Sarasola, ami de Felipe Gonzalez, est promoteur immobilier. Mais sa grande passion reste les chevaux et c'est comme président de l'hippodrome de Madrid qu'il se présente. Également éleveur, il possède plus de 200 chevaux dans son haras de Ségovie. Quelques jours avant l'Arc de triomphe, il aurait refusé une offre d'achat de 40 millions de francs pour son champion. Il ne tient pas à évoquer cette proposition, mais il se promet d'y réfléchir, car dit-il: «Je ne suis pas Rockfeller», d'autant que les offres à 200 millions pourraient venir jusqu'à son bureau dans les jours qui vont suivre. Il préfère se souvenir de la belle histoire d'Helissio en présentant son courtier français, Bruno Ridoux, qui eut véritablement le coup de foudre aux ventes de Deauville pour le grand bai aux foulées assassines: «Son modèle était beau et il se déplaçait déjà merveilleusement», se remémore Bruno Ridoux: «Il n'avait que 11 mois pourtant, j'étais prêt à pousser les enchères jusqu'à 200 000 francs pour lui, mais comme il m'avait tapé dans l'oeil, Enrique Sarasola m'autorisa à aller jusqu'au bout du coup de foudre et il devint sa propriété pour 350 000 francs.» La graine de champion partit alors pour le haras du Logis poursuivre sa croissance et se faire débourrer. «Il était sans problème», se souviennent Xavier et Nathalie Bozo, responsables de la prime croissance d'Helissio, «sympa avec les gens et avec les autres chevaux, un appétit d'ogre, il était énorme, bien dans sa tête et dans sa peau».

Il a depuis fort maigri pour mieux s'envoler. Sarasola rappelle qu'Helissio est le masculin d'Hélice, nom de la mère du crack. Et dans les vestiaires, Peslier a du mal à redescendre sur terre. Il hoche la tête en ouvrant une bouche ronde et dit, encore et encore: «Un avion, un avion...» .

 

 

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