10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 14:18

Le 16 septembre 1998


Malgré des aberrations équestres, les spécialistes du cheval jugent crédible l'adaptation de «l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux». Redford met correctement. le pied à l'étrier. L'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux de Robert Redford,avec Robert Redford, Kristin Scott-Thomas, etc. Durée: 2 h 48.


Il n'y avait pas grand monde mercredi soir au cinéma L'Elysée de Chantilly, pour la séance de 21 heures de l'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux. Le film qui fait actuellement le plus grand nombre d'entrées parisiennes est un peu délaissé dans la capitale des pur-sang. En fait, pour un homme de cheval, donc du matin, il est ardu d'être cinéphile. Le Landerneau hippique ira pourtant voir le film de Redford, car le sujet de l'intrigue est sa passion, sa vie" Rien à dire sur le drame du prologue: tout à leurs gloussements juvéniles, deux cavalières, oubliant que leurs montures ne sont pas des téléskis, les engagent sur une pente neigeuse d'autant plus traître que, sous la poudreuse, le terrain est verglacé. Le premier cheval glisse, entraînant dans sa chute le second, jusqu'en bas du traquenard, un chemin départemental que personne jamais ne prend mais qui, à cette heure matinale, voit surgir un 50 tonnes maladroitement piloté. Pilgrim, héros saboté, s'est relevé: il se cabre et boxe des antérieurs le camion fou. Le choc est terrible. Je sais qu'à cet instant, pour l'avoir entrevu une seconde, nous avons affaire à un mannequin équin. N'empêche, j'ai serré les dents et me suis dit qu'il n'avait pas souffert, assurément mort sur le coup.

Fauve inapprochable. Mais non, le film doit se poursuivre, et c'est amoché, miraculeusement épargné de la moindre fracture, que nous le retrouvons un peu plus tard, abrité sous un pont, passablement traumatisé. Le scénario prévoit que son cas est désespéré. On l'affuble donc de quelques bandages pathétiques, mais les images étant peu convaincantes, les dialogues appuient bien sur le fait qu'il serait plus sage de l'euthanasier. Sans savoir trop pourquoi, la mère de la malheureuse cavalière (qui, dans l'affaire, a perdu et sa meilleure amie et une partie de sa jambe) refuse. Ce cheval a brisé sa fille, mais n'est-il pas la clé qui l'aidera à surmonter les jours sombres? C'est pas gagné, vu que notre Pilgrim n'est plus le même. De sympathique cheval de balade, attentif et bien mis, il s'est transformé en fauve inapprochable. Il lui faut d'urgence un hippothérapeute, un homme doué d'un sixième sens, un dresseur, un sorcier. Le héros, Tom Brooker (Redford), entre dans l'arène. C'est un «chuchoteur» comme il y en a toujours eu à toutes les époques et dans tous les pays. Par chez nous, ils sont appelés les «nouveaux maîtres», en référence aux maîtres écuyers d'antan. «Ils ont un don pour approcher les chevaux», explique Jean-Louis Gouraud, éditeur de littérature équestre qui vient de publier une traduction du plus ancien traité d'équitation du monde, celui de Kikkuli, maître écuyer des Hittites (1).

«Quand ce don est travaillé, cela produit des miracles. L'apport des travaux effectués depuis ces vingt dernières années en éthologie est manifeste. La méthode des nouveaux maîtres tient compte du comportement en société animale. Elle consiste à se substituer au mâle dominant d'un troupeau dit sauvage.» Bernard Saxé, l'un de nos plus brillants artistes équestres, «chuchoteur» à sa manière bien qu'il privilégie la parole, a aimé le film et ne s'offusque nullement des quelques aberrations équestres (en vrac, le voyage pépère du cheval devenu fou avec la mère et la fille jusqu'au Montana; la montée d'adrénaline soudaine de Tom qui, parvenu au terme de son travail doux et progressif, couche l'animal à terre après lui avoir entravé l'un des antérieurs; l'emploi de plusieurs chevaux pour tenir le rôle de Pilgrim). «C'est un mélo à l'américaine, ça, on le sait, s'énerve cet éternel étudiant de l'art équestre. Il est question de dignité, de finesse. Sa fragilité d'homme, Redford parvient même à la faire passer.» Des jeunes filles qui ont de grosses difficultés relationnelles et un rapport passionnel avec leur cheval, Bernard Saxé en connaît. Lorsque Pilgrim s'extrait des mains de Tom et galope vers la liberté, tous les palefreniers présents à la séance de Chantilly s'attendaient à ce qu'il disparaisse dans l'immensité du Montana. Mais non, il attend patiemment à trois cents mètres de son «éducateur» et, au rythme lent de la journée qui s'écoule, se rapproche progressivement jusqu'à tendre son licol. «Geste juste». «A nouveau, c'est très mélo, estime Bernard Saxé, mais ce rapproché de l'animal vers l'homme, je l'ai fait durant des années dans les box ou les prés. Dans son rôle, Redford a les mains pleines et progressives, le geste juste. Même lorsqu'il parvient à l'étape ultime de son travail et qu'il semble tout gâcher soudainement en faisant coucher Pilgrim, façon cow-boy saboteur, ce n'est pas irréaliste. Tout le boulot est fait et pourtant le résultat n'est pas acquis. Alors, reste la solution du ça passe ou ça casse. Il est vrai aussi que, lorsque tu couches un cheval, cela peut le déboussoler, lui ôter toute initiative.» Et notre french artiste d'émettre une légère critique: «Quand il se relève avec la jeune fille en selle, moi, contrairement à Redford, je ne l'aurais pas lâché, laissé à lui-même"».

(1) Edition Caracole.

PL AT - dans HIPPISME