30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 14:51

Le 27 janvier 2001


L'outsider de l'écurie Allaire.


Comme il le dit, Philippe Allaire, 41 ans, entraîneur de First de Retz, n'a rien à lui. La cour de boxes où il nous reçoit sur le centre d'entraînement de Grosbois, l'appartement attenant, il n'en est que locataire. Certes, depuis cinq ans et grâce à une pouliche nommée Fine Perle qui lui a permis de sortir de l'anonymat, les banquiers sont plus avenants à son égard. Surtout, il s'est fait un prénom, pas mécontent d'avoir choisi l'aventure en solo en brisant l'association avec un père usant. Philippe est le fils de Pierre-Désiré, découvreur d'Une de Mai, de Grandpré, d'Equileo, de Fakir du Vivier, homme savant qui défraya la chronique en 1978, pas tant pour sa victoire dans le prix d'Amérique, mais pour une condamnation à la suite de courses truquées et de paris d'initiés. Un père connaisseur donc, véritable encyclopédie équine, hippiatre comme pas un, terriblement charmeur, mais aussi «grande gueule» infatigable.

Pas de régime de faveur. Enfant, Philippe aime être à cheval mais n'est pas particulièrement attiré par l'univers des trotteurs. Ses meilleurs souvenirs sont liés à l'hippodrome de Saint-Malo, qui, à l'époque, «était très beau, coquet, champêtre». «Mon grand-père, maquignon, m'y emmenait. La rivière des tribunes me fascinait. Je m'y collais pour y voir les pur-sang la franchir.» Ensuite, la famille Allaire déménage de Dinan à Joinville-le-Pont, le Joinville des années 60, où les écuries pullulent. Le petit Philippe est plus souvent du côté des studios de cinéma, où il espère y apercevoir, une journée durant, Brigitte Bardot, qui ne viendra pas...

Puis, l'école le minant sérieusement et l'adolescence survenant, il décide de travailler avec son père. Nul régime de faveur. Il lui faut même rejoindre l'école des apprentis de Graignes (Manche), passage obligé si on espère monter ou driver en course. Il en garde un mauvais souvenir: «Pour les autres gosses, j'étais tout habillé, et, comme j'avais le sang chaud, la moindre remarque se terminait en pugilat.» De retour à la maison, il n'a pas 17 ans, il drive les chevaux du père, lequel est au fait de sa gloire. Et le fils gagne de grandes épreuves avec une désinvolture qui en agace plus d'un: «J'allais aux courses en baskets, une boucle à l'oreille, décontracté. Je n'avais peur de rien. Les autres drivers ne m'intimidaient pas. Je les voyais comme des papys. En fait, je n'étais pas un bon driver, mais, insouciant, j'avais beaucoup de chance.» Parallèlement, il s'essaie à la boxe: «J'avais besoin de canaliser mon côté écorché vif.»

Lorsqu'on lui fait remarquer la position pleutre de l'un de ses adversaires sur une photo souvenir accrochée dans son bureau, il dit: «Vous rigolez, ce fumier m'a mis une avoine.» Philippe Allaire est ainsi, réaliste. Nulle fausse modestie. Il est peu disert sur son parcours, voire expéditif. «Je ne voulais pas faire l'armée, mais, n'ayant pas le choix, j'ai préféré devancer l'appel. Je suis tombé chez les paras, un comble pour un antimilitariste. Là-bas, j'ai appris par les journaux que mon père était en prison. Son écurie n'avait plus de capitaine, certains voulaient expulser ses chevaux de Grosbois. Je me suis accordé une permission de six semaines pour faire tourner l'écurie. J'ai drivé Fakir du Vivier, le crack, dans sa course préparatoire au prix d'Amérique, persuadé que nous allions le gagner quinze jours après. Las, on est venu me chercher et m'enfermer dans la prison d'Evreux.»

Bien plus tard, le paternel étant interdit d'hippodrome pour dix ans, Philippe s'associera avec lui. Et puis, un beau jour, en pleine épreuve, au milieu du peloton, amer, il se dit: «Mais qu'est-ce que je fous là?» Il y a six ans, il coupe définitivement le cordon ombilical et refuse d'en dire davantage sur cette relation qui devait être vésuvienne tant les deux hommes ont du caractère. «Il a passé sa vie à l'ouvrir, utilisant plus le moi que le nous, ce qui était pénible, je ne vais pas à mon tour commencer.»

Sauvé par une jument. La carrière en solo n'est pas rose: «Pas beaucoup de chevaux, ni beaucoup de propriétaires, mais beaucoup, beaucoup de dettes.» La lumière survient grâce à l'un de ses plus fidèles amis, Christophe Toulorge, rencontré à l'école de Graignes, qui l'incite à prendre en charge Fine Perle. Dans un premier temps, cette jument payera les charges sociales, puis sauvera tout, l'entreprise. Le même ami le mettra sur la route de Gai Brillant, qui se révélera le champion des trotteurs montés. Et depuis, chaque année, Philippe Allaire passe pour un maître dans cette spécialité. Lui, fidèle à sa ligne de conduite, ne se berce pas d'illusions: «Les cracks rattrapent les conneries des entraîneurs.» Dans ce milieu où peu de professionnels veulent reconnaître que le succès dépend pour 90 % de l'acteur cheval, on aimerait bien que First de Retz, le Tyson du trot monté, garde tout son punch dimanche.

PL AT - dans HIPPISME