30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 15:04

Le 8 octobre 2001


La chevauchée française de Yutaka Take


Hier à Longchamp, à l'heure ou les 17 jockeys se mettaient en selle pour disputer le prix de l'Arc de Triomphe, l'hippodrome était comble, surexcité, crépitant de flashs photo sur la soie des casaques et les robes moirées des candidats. Paré des couleurs Lagardère, gris perle et rose, Yutaka Také grimpait sur le dos de son partenaire Sagacity. Il n'avait pas même l'ébauche d'un sourire. La foule, la tension, les regards, peu lui importe. Pourtant, il est heureux. L'un de ses objectifs de l'année est atteint: avoir une monte dans la plus excitante et célèbre épreuve hippique. Une course qu'il terminera troisième (lire encadré ci-contre).

Il faut avoir vu la liesse des 100 000 spectateurs qui saluèrent sa victoire à l'âge de 22 ans au Derby nippon, pour se faire une idée de la popularité de cette cravache d'or japonaise. Depuis, le jeune homme est adulé, poursuivi par des milliers de groupies et, si son mariage avec la jeune actrice et chanteuse, Rioko Sano, a brisé quelques rêves d'amour bleu, moult petites «fleurs de lotus» ne désarment pas. Cette popularité, qui lui vaut tant d'assaillantes, explique en partie la venue en France de «Magic Yutaka», décidé à effectuer une saison complète sur notre sol.

Challenge. A pied d'oeuvre depuis le mois de mars, il totalise 36 victoires pour un peu plus de 300 montes, et évolue en neuvième position au classement des jockeys, ce qui ne reflète aucunement son palmarès riche de 2 000 succès et de 12 cravaches d'or au Japon. Las, un poignet cassé après une chute en course, au mois de juillet, l'a tenu éloigné de la compétition durant quelques semaines et ainsi freiné son pourcentage de réussite. Il rêve d'une carrière internationale, veut se prouver qu'il s'adapte à tout et qu'il peut réussir sur notre sol où le classicisme des courses de chevaux est le plus abouti. Un challenge, une respiration, et ce malgré le manque à gagner financier estimé entre 18 et 35 millions de francs (entre 2,7 et 5,3 millions d'euros).

Assez grand pour sa profession, 1,71 m, il est plutôt fin, à peine 50 kilos. Dans un peloton, son style est tout de suite repérable. Il épouse sa monture, tapi derrière son encolure, économe de ses mouvements. Il veille à la détendre, à ne pas la contrarier, à éviter qu'on la bouscule, et se fait ainsi tirer, discret, quasi-fantôme jusqu'à l'entrée de la dernière ligne droite, où là encore, il ne se précipite pas, cherche à gagner des rangs sans demander un effort trop violent en prenant la roue des chevaux les plus sémillants. Dans ces pelotons touffus, déjà en bagarre pour la victoire, on l'oublie et, soudain, ultime attaquant, il surgit, vif comme une anguille, pernicieux comme un diable pour arracher la victoire dans l'ultime foulée. Un style artistique, fin, élaboré, sans démonstration corporelle excessive, qui n'est pas sans rappeler pour les turfistes les moins verts, la monte de Jean Deforge, jockey des Rothschild dans les années 60.

Contrats publicitaires. En France, deux hommes veillent sur lui. Olivier Peslier, adversaire et ami, cravache d'or nationale, qui, chaque hiver, passe des vacances studieuses au Japon, et Patrick Barbe, le courtier préféré en chevaux de sang des investisseurs japonais. Si le premier cité n'est pas du genre à faire de cadeaux en compétition, il est un peu le guide de Yutaka pour ce qui est des plaisirs offerts dans nos douces contrées.

Pour ce qui est de ses revenus personnels à la baisse, il se console en disant que ses contrats publicitaires au Japon courent toujours. «Je prête mon image à une grande marque d'automobile. Une autre entreprise exploite ma signature dans une ligne de vêtements et divers objets, tels que montres, briquets et calendriers frappés à mon effigie.» Il nous montre aussi une poupée, style Barbie, en tenue de jockey, et dont les traits du visage sont les siens.

Né il y a trente-deux ans à Kyoto, Yutaka a toujours voulu être jockey comme papa, Kunihiko Také, surnommé le «Magicien du turf». «Plusieurs fois dauphin, il n'est jamais parvenu à remporter le titre national, mais il était mon héros. Enfant, je dévorais toutes les revues spécialisées.» A 5 ans, il est à cheval et à 14, il intègre un centre de formation où il se fait déjà remarquer, la plupart des élèves, contrairement à lui, découvrant les pur-sang. A 18 ans, il débute et remporte 69 victoires dès sa première saison. Deux ans plus tard, il est le numéro un. Depuis, personne ne l'a délogé. «Les deux premières saisons de compétition furent un peu difficiles, mes adversaires me serraient dans le peloton pour m'impressionner, mais finalement cela m'a aidé à progresser.»

Cette ambiance de compétition un peu rude, il dit la retrouver ici en France où il remporta son premier succès en 1990 sur l'hippodrome de Deauville. Il fut le premier jockey japonais à remporter un tiercé et une course classique sur notre sol (1994). Mais cette même année, bénéficiant de la confiance de son compatriote et richissime propriétaire, Teruya Yoshida, qui lui permet de faire des voyages éclairs en Europe, il se fait incendier dans la presse anglaise pour sa monte dans le prix de l'Arc de Triomphe. En selle sur White Muzzle, Yutaka n'est guère inspiré, ­ peut-être que son partenaire ne l'était pas lui aussi ­, et termine sixième. Nos confrères d'outre-Manche souligneront qu'ils n'ont jamais vu «une cravache» aussi incompétente.

Sous les critiques, le visage lisse de l'intéressé reste de marbre, nulle émotion n'y tressaute. Dans le feu de l'action d'un peloton, Yutaka Také est tout aussi calme. Quand d'autres hurlent des insanités pour trouver le passage, éviter les bousculades, lui est d'une discrétion absolue, muet telle une carpe en ses douves vaseuses. C'est avec une grande politesse qu'il explique: «Il y a de grandes différences entre la France et le Japon. Dans mon pays, les jockeys sont enfermés ensemble dès la veille des courses qui ont lieu tous les week-ends. Interdiction de voir qui que ce soit ou de téléphoner. Bien entendu, il arrive parfois que certains règlent virilement des incidents de course. Si les pelotons des courses françaises sont plus serrés et tendus, je trouve que vos chevaux sont plus calmes. Enfin, et cela m'a tout de suite séduit, l'image de vos courses est plus sportive que la nôtre où les paris écrasent tout d'une façon démentielle.»

Popularité contraignante. Patrick Barbe veille au choix de ses montes: «Il pourrait monter deux fois plus, mais nous ne tenons pas à ce qu'il fasse de la figuration.» Et puis, lorsqu'il est à pied, Také ne s'ennuie pas. Les télés japonaises filment tous ses faits et gestes, car pour ses millions de concitoyens, «Yutaka est Magic». Cette popularité est si contraignante que son épouse ne peut plus faire son shopping rue du Faubourg Saint-Honoré. Dorénavant, elle se rend à Deauville. Et Yutaka ­ dont le prénom veut dire généreux ­ l'accompagne dans tous ses achats, car, patient, serein, il ne sait pas lui résister. A ses côtés, une autre jeune femme qui ne le quitte plus depuis quelques mois, et qui pourtant n'est pas son épouse. Elle prend en fait des notes pour la future biographie qu'elle compose pas à pas dans les siens. Elle peut noter que sa monte sur Sagacity fut propre, limpide, et qu'en descendant de selle, il souriait. Il était troisième de la plus belle course du monde.

PL AT - dans HIPPISME