1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 14:46

Le 30 septembre 2000


Les grandes flèches de l'Arc


Le Prix de l'Arc de triomphe, dont la soixante-dix-neuvième édition se disputera dimanche sur l'hippodrome de Longchamp, est le véritable championnat du monde des pur-sang. Sur la distance dite classique, 2 400 mètres, car elle demande vitesse et tenue conjuguées, Montjeu, vainqueur en titre, tentera le doublé face à l'élite, dont ses cadets d'un an, le trois ans anglais de l'Aga Khan, Sinndar, vainqueur des derbys anglais et irlandais, et Volvoreta, pouliche entraînée à Maisons-Laffitte. Seuls six champions avant lui ont pu réaliser ce doublé. Excepté l'italien Ribot, tous ne furent pas des cracks, de ceux dont on dit qu'ils sont les chevaux du siècle. A l'inverse, parmi les lauréats n'ayant qu'un Arc à leur actif, certains, tant leur victoire fut éblouissante, sans appel, forte d'éléments permettant la comparaison, peuvent être considérés comme des cracks. Florilège de trois d'entre eux qui ont marqué le millénaire de leur foulée lors de cette rencontre intergénération, championnat international qui oppose la crème des sang bleu de la race chevaline, et ce, depuis 1920.

1955: Ribot laid, mais si bon

Jeune, l'italien Ribot n'était guère beau. Il était petit avec une queue de souris, l'encolure dotée d'une crinière plébéienne d'où émergeait une tête trop longue un brin nunuche. Son éleveur, Federico Tesio faillit même lui offrir un ticket de sortie pour la boucherie tant il lui déplaisait. En fait, ce fils de Tenerani nommé ainsi pour rappeler le peintre du XIXe, Théodule, ne supportait pas le «fog» lombard. Il fut envoyé sous le soleil de Toscane, à Barbaricina, où se mit à fleurir, prenant de gigantesques épaules et une cage thoracique dont le moindre soupir lui permettait d'extraire 26 litres d'air. Intenable au box, son entraîneur lui accrocha l'image de saint Antoine de Padoue au-dessus de sa mangeoire afin qu'il retrouve son calme. Quant il remporta son premier Arc en 1955 devant 22 adversaires et ce par trois longueurs aériennes, les turfistes français firent la tête au bai destructeur et à son vieux jockey Enrico Camici, 43 ans, qui avait plus l'allure d'un brigand du Palio que d'une fine cravache. L'année suivante, Ribot atomisa ses rivaux, dont deux des meilleurs pur-sang américains, laissant le deuxième à plus de 80 mètres. Il se retira ensuite au haras dans le Kentucky avec 16 victoires, et un palmarès vierge de toute défaite, pour y produire le vainqueur de l'Arc de Triomphe 1961, Molvedo, monté lui aussi par Camici, au seuil de ses 50 ans. Mais lorsqu'il lui fallut rejoindre l'Italie, il refusa de monter dans l'avion. Deux de ses compatriotes vinrent avec l'espoir qu'il ne résisterait pas à l'accent de sa langue maternelle. Rien n'y fit, il ne voulut plus décoller du sol américain.

1965: l'envol de Sea Bird

Pour les puristes, Sea Bird, immense alezan aux reflets de cuivre, reste le cheval du siècle, malgré les Ribot, Vaguely Noble, Mill Reef, et les prestations plus récentes mais non moins époustouflantes d'un Lammtarra, d'un Peintre célèbre ou d'un Montjeu. Ils s'appuient dans leur conviction sur le cru exceptionnel de l'édition 1965. On y trouvait l'invaincu Reliance, et les meilleurs chevaux de leur pays respectif, l'américain Tom Rolfe, l'anglais Meadow Court, le russe Anilin, sans oublier le Rothschild de service, Diatome, dont l'entraîneur l'estimait bien supérieur à un Exbury ou un Ribot. Monté par un jockey australien, Pat Glennon, qui tenait plus du basketteur que du jockey, Sea Bird s'envola littéralement dans la ligne droite, isolé au milieu de la piste, laissant Reliance à six longueurs, Diatome et Anilin à onze, Tom Rolfe à seize, et le reste du peloton à plus de vingt-deux longueurs sans que son partenaire eût besoin de le solliciter. Comme bon nombre de grands champions, Sea Bird ne connut jamais de problème. Lui aussi traversa l'Atlantique pour une nouvelle carrière de reproducteur, où il engendra la masculine Allez France, gagnante de l'édition 1974.

1971: Mill Reef, le chevaleresque

Né aux Etats-Unis, mais entraîné en Angleterre, Mill Reef remporta l'épreuve en 1971. Il surclassa la jument Pistol Packer dans les flancs de qui il aurait pu tenir, tant la championne d'Alec Head était longue et haute. Mill Reef avait une bouille à croquer; une bouche toute de ciselures soyeuses qu'une peau de mouton, posée à mi-chanfrein, soulignait un front bien ouvert, de grands yeux de biche, tendres et sincères, reflet d'un coeur chevaleresque; de fines oreilles pointées vers les cieux comme deux virgules en arabesque. Ramassé, court, il n'en était pas moins fuselé avec bonheur, et son seul passage de sangle, impressionnant de circonférence, attirait tous les regards. Un oeil à ses épaules confirmait la carrure du bai velouté, d'où son encolure à la crinière nattée jaillissait, droite, fine et tendue. Il galopait le front haut, le regard mirant la ligne d'horizon, léger, léger, dans un élan similaire à celui d'une hirondelle amoureuse. A l'entrée de l'ultime ligne droite, il se trouvait enfermé le long de la corde, enveloppé par un peloton touffu et furieux. Il fit alors démonstration de son agilité et de sa détermination: d'un coup d'épaule, suivi d'un changement de jambe et d'une vive accélération, il se créa «un jour» parmi les poitrails d'écume et de terre, et augmenta encore le rythme. Impression extraordinaire de puissance, ses membres postérieurs allant chercher le terrain quasiment sous ses joues, sonnant ses poursuivants avec les mottes de gazon qu'il arrachait. On aurait dit un guépard.

Mill Reef aurait dû faire le doublé l'année suivante. Malheureusement, il se fractura un antérieur à l'entraînement un mois auparavant. Tout fut tenté pour le sauver, alors que généralement les pur-sang sont condamnés pour un tel accident, car si l'opération est pratiquée avec succès, bien généralement, ils se fracturent de nouveau dès qu'ils posent le sabot à l'extérieur de leur box, montrant trop de fraîcheur, de sang, pour supporter une convalescence en douceur. Plâtré jusqu'au coude, Mill Reef accepta tout avec gentillesse et patience, et son intelligence lui permit de regagner le haras comme étalon où il s'éteignit quatorze ans plus tard, victime d'une crise cardiaque. Montjeu, immense bai aux foulées gargantuesques et à l'accélération décoiffante (Libération du 2 et 3/10/1999), dont le palmarès affiche 11 victoires et 20,5 millions de francs de gain, est invaincu cette année. Les seuls faux pas de sa carrière sont dus à un terrain trop sec. A cheval sur deux siècles, son éventuel doublé le couronnerait comme champion de deux millénaires. De quoi annuler toutes les comparaisons abstraites, propres aux turfistes insatisfaits.

PL AT - dans HIPPISME