31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 14:28

Le 1er février 1999


Moni Maker s'offre l'Amérique.


«No flash, please», demande Roman Kogalin, le lad attitré de Moni Maker, la diva américaine du trotting qui a remporté, hier à Vincennes, le 80e prix d'Amérique. A deux heures du départ, le jeune homme tend un ruban pour empêcher les photographes de s'approcher. Derrière lui, la grande Moni, 1 m 75 au garrot, couverte jusqu'aux oreilles, qu'elle a démesurées, a réintégré le box n° 140. Dans le box voisin, la charmante suédoise Lovely Godiva, piquante brunette, d'un bai brun de panthère noire, colle son museau de velours dans le coin de sa chambrée. Seule, elle tente de s'apaiser.

Jument de caractère. Nous sommes dans la cour réservée aux étrangers, tout en bas des écuries de l'hippodrome. A part l'accent new-yorkais, les voix et les rires sont scandinaves. On s'affaire autour des champions qui vont ou reviennent, membres bandés et toupets tressés, des heats d'échauffement. Louise Laukko, petite bai acajou, le menton barbu, est affolée par l'ambiance électrique. A côté de son sulky, Gentle Star, norvégien rond et chocolaté, redresse son front et lui hennit un truc salace.

Dans son box, Moni Maker ne prête pas attention à ses rivaux. Ses cinq copropriétaires arrivent avec femmes, enfants, amis. Ils l'ont achetée plus de 2 millions de francs en août 1996, alors qu'elle avait 3 ans. Depuis, la jument a remporté l'Hambletonian Oaks aux Etats-Unis et l'Elitlopp, l'an dernier en Suède, les deux classiques les plus fameuses avec le prix d'Amérique. Elle totalise plus de 18 millions de francs de gains. La victoire à Vincennes gonflerait son compte en banque de 2 millions supplémentaires. Roman dit qu'elle n'est jamais stressée, qu'elle sait s'économiser, «mais elle a du caractère, n'aime pas être contrariée». Sur la piste tout à l'heure pour son échauffement, elle a effectué quelques tours en toute décontraction, bien qu'appliquée. Ses battues sont amples.

«Fais le malin.» Contrairement à Lovely Godiva au jeu de jambes aérien, qui telle une ballerine projette de manière rasante l'ébène de ses sabots vers l'horizon, Moni «enroule du genou». En action, elle a un côté lièvre dû à son encolure plate. De profil, sa longue tête s'adoucit grâce à un front tendrement bombé. En regagnant les écuries, son rival le plus direct, Remington Crown, monstre de puissance sensuelle, lui a grillé la politesse, le jarret arqué et l'encolure en col de cygne. Elle eut l'air de lui dire: «Fais le malin.» Effectivement, à l'instant du départ, celui-ci s'élance au galop. Il est distancé. Partie gentiment en 5e position, Moni Maker vient aux côtés du blondinet étalon, Défi d'Aunou, devant les tribunes, puis s'installe en tête du peloton et contrôle tout son monde échevelé. Dans l'ultime tournant, son driver, Jean-Michel Bazire, ouvre les mains, et la belle du New Jersey s'envole littéralement. Seule, comme souvent, la belle et inattendue Lovely Godiva, port de queue haut dans le vent sec, souffle le rôle de dauphin à Défi d'Aunou. Mais, déjà, Roman Kogalin saute en l'air et accepte tous les flashes dans ses yeux rieurs.

PL AT - dans HIPPISME