30 mai 2011 1 30 /05 /mai /2011 14:26

Le 30 janvier 1999


Ourasi, crack au vert.


Il avance à pas comptés sous le crachin. Les lèvres en récolte, il grappille de touffe en touffe, sa croupe détrempée fait rempart à un fort vent du sud-ouest. Entre ses cuisses, son panache, en virgule dans le sens du courant d'air, cache-sexe doré. A peine un regard pour le visiteur, pas un seul pour les deux bébés pur-sang de l'enclos voisin qui jouent sans répit.

Alors que se dispute dimanche le 80e Prix d'Amérique, Ourasi, trotteur le plus fameux du siècle, est fidèle à son image, à cette apathie légendaire. Neuf ans après son inégalé exploit ­ gagner un 4e prix d'Amérique ­, il trône, impassible, détaché. Et jardine son domaine; un vaste pré du haras de Gruchy, dans le Bessin, non loin de Bayeux, comme jadis il se rendait au départ des prix, avec une extrême indolence.

A presque 19 ans, il n'a guère changé: robe de feu, alezan brûlé aux reflets pain d'épice, carrure de buffle d'où s'élance une encolure puissante, terriblement souple et musclée. Et ce visage de braise, si sûr de lui, énigmatique, qu'il visse dans les nuées, sa mèche rousse peignée par le vent, captivé par quelque mystère ne parlant qu'à lui. Une fois le visiteur mouillé jusqu'à la couenne, enfoncé à mi-mollet dans l'herbe spongieuse, Ourasi s'avance à grands pas et projette sa bestiale encolure par-dessus la barrière. Quelques poils blancs supplémentaires parsèment le chanfrein et une sorte de tumeur osseuse sur le côté droit de la face qui lui masque en partie l'oeil. Il accepte la main à rebrousse-poil sur ce vieux gnon puis, soudain, couche les oreilles pour vous prévenir, faciès contracté, qu'il pourrait vous dévorer. Le visiteur recule d'un pas et l'étalon entreprend sa clôture de la mâchoire.

«Méchant». «Vous avez vu son oeil lorsqu'il se fâche?» demande avec admiration Pierre Lamy, responsable des lieux. «Quand les gars me l'ont apporté du haras de Jean-René Gougeon [qui fut son entraîneur et driver], en 1990, après sa première saison de monte, ils m'ont foutu la trouille», explique l'étalonnier du tempétueux alezan (1). «D'après eux, il était méchant, et le fait d'être deux pour s'en charger ne constituait pas un luxe. C'était le premier étalon que je touchais. Pour débuter, un client comme ça n'est pas l'idéal. Je n'en menais pas large. Précédant son van, il y avait toute une flopée de photographes pour immortaliser l'instant. Ourasi est sorti dressé sur deux membres, hennissant comme un dément. Vos confrères se sont éparpillés aussitôt.»

Les premières nuits passées au box furent un calvaire pour Pierre Lamy, qui loge tout à côté: «Il hurlait, cassait tout. Il voulait être dans son pré.» Il y passe le plus clair de son temps, et les nuits d'été également. Mais, pour ce qui était de la gaudriole, ce fut l'enfer. «A la saillie, c'est un lion», dit notre guide. «Nous n'avions pas encore posé la main sur sa longe qu'il était déjà en état. A peine ouvrions-nous la porte de son box qu'il partait au grand trot, nous emportant de chaque côté. Il allait si vite qu'une fois il a loupé l'entrée du manège où la saillie avait lieu, a glissé, et nous avec.» Lamy dit avoir souvent «mouillé chemise avec lui». «Autour de la jument, les gars l'arrimaient sec car, avec Ourasi, elle était traumatisée. J'vous dis pas quand c'était une maiden (vierge). Il se jetait sur elle et la violait littéralement, mordant et trouant comme un forcené sa protection de cuir. Il tentait même de lui agripper les oreilles.»

Cette époque est désormais lointaine. Des 130 juments qu'Ourasi devait couvrir chaque année, à 90 000 francs la saillie, elles ne sont plus que deux ou trois à lui faire la cour au printemps. L'étalon d'airain s'est tari. Ce n'est pas faute d'y mettre toute sa folle énergie, mais ceux qui en avaient la charge ont voulu trop en croquer quand, lors de sa dernière année de compétition, le crack souffrait de problèmes urinaires. A défaut de le soigner ou lui offrir la retraite méritée, ils l'ont soulagé avec la bénédiction des instances morales de Vincennes pour qu'il puisse relever d'autres juteux challenges, tel son exploit historique (lire Libération du 27 et du 29 janvier 1990). Cette année en trop a compromis sa carrière de reproducteur.

Aujourd'hui, le pourcentage de fertilité d'Ourasi est en dessous de 5%. Tout a été tenté pour qu'il retrouve sa vigueur. Outre la monte naturelle, parfois pratiquée les nuits de pleine lune, on l'a aussi re-attelé chaque matin, avec l'espoir que le sulky lui ferait retrouver son appétit de dominant. On lui fit toutes sortes de tests, de traitements, jusqu'au plus intime de ses bourses, pour constater, une fois «écorcées», que ses testicules étaient plutôt petits pour son gabarit, pas folichons d'état, pas jolis à regarder. La couille triste en quelque sorte.

Pèlerinage. Ses fidèles, tels ce couple de Belgique ou ce groupe de fans de La Rochelle, ne lui tiennent pas rigueur de sa piètre reconversion. Chaque année, ils viennent le photographier, lui apporter des pommes. Pour une récente édition du prix d'Amérique, il fut la guest-star d'un défilé. «Il m'a impressionné, raconte son ultime confident, il rechantait sur la piste, se retrouvait et, dans les tribunes, c'était poignant car nombre de spectateurs avaient les larmes aux yeux.» Pierre Lamy aime observer cette émotion, car lui-même chérit ce grand diable: «Il n'est pas méchant, juste très intelligent. Ici, grâce à lui, on a appris énormément sur le métier. C'est un ludique, il teste les gens et ne supporte pas l'injustice. Dès l'instant où j'ai compris cela, je m'en suis occupé seul et nous n'avons plus eu de conflits.» Il a tout de même arraché l'oreille de son maréchal-ferrant ­ ce qui a nécessité 24 points de suture. Lequel, choqué (il lui semblait être loin de la portée de l'étalon), croyant voir un fauve bondir sur lui pour le dévorer, n'a pu refermer sa bouche marquée par l'effroi et prononcer un mot une semaine durant. Pierre Lamy lui-même s'est fait attraper l'omoplate alors qu'il divisait en deux le pré trop vaste du Roi Fainéant, et s'est fait jeter à terre à trois mètres d'où il se tenait: «C'était une façon de me prévenir qu'il ne fallait pas toucher à son domaine. Mais, croyez-moi, s'il avait voulu me tuer, lui si diaboliquement opportuniste, il y a longtemps que je serais mort.»

Pierre Lamy regrette qu'il n'ait pas sa statue à Vincennes. «Vous en avez connu beaucoup des monuments comme lui?» Mais l'homme reste confiant en l'avenir de ce cheval: «Tant qu'il voit du monde et se montre heureux d'être dehors, tout ira bien.» Il y a quelques mois, l'étalonnier a planté deux pommiers juste à côté de l'entrée du haras: «C'est un gourmet de la pomme. Quand le moment sera venu, j'espère qu'il reposera en paix sous ces ombrages qu'il aimait tant lorsqu'il était poulain.» Un peu comme un lion assoupi sous son parasol.

(1) Libération du 4 mai 1990.

PL AT - dans HIPPISME