21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 14:12

Le 24 janvier 1998


Prix d'Amérique: comment chasser le galop naturel des trotteurs.
Revue de l'arsenal technique utilisé pour empêcher les chevaux de s'emballer.


Le prix d'Amérique, qui est aux trotteurs (demi-sang) ce que l'Arc de Triomphe est aux pur-sang, se dispute dimanche sur la cendrée de l'hippodrome de Vincennes (départ prévu à 16h20). Avec 18 partants dont les meilleurs européens, l'épreuve sera de toute beauté. Au terme des 2700 mètres, les cinq premiers classés se partageront 4 millions de francs dont la moitié pour le vainqueur. Mais c'est surtout aux guichets du PMU que les billets se déverseront par tonnes, le Derby des trotteurs étant la plus populaire des classique. L'an dernier, près de 240 millions ont été misés. Cet engouement tient au fait que les trotteurs sont plus sympathiques pour les parieurs que ne le sont les galopeurs. Les cracks de Vincennes ont des carrières plus longues que leurs collègues du plat (8 ans en moyenne contre 2 pour les galopeurs), et des performances annuelles plus fournies. Le public a donc le temps de se familiariser avec ces stakhanovistes du mâchefer qui, été comme hiver, jour et nuit, qu'il pleuve, neige ou gèle, assurent le spectacle tandis que les pur-sang, confinés dans leur box, font leur break hivernal. Leur courage, leur endurance, et surtout leur grande régularité à ce haut niveau de compétition, plaît. Le palmarès du prix d'Amérique parle de lui-même: Gélinotte, Ozo, Jamin, Roquépine, Tidalium Pélo, Idéal du Gazeau, Ourasi, y figurent en lettres d'or, et si Une de Mai y fut chaque fois battue, son nom, vingt ans après ses défaites, évoque encore quelque chose aux non-avertis de la chose hippique, ce dont ne peuvent se targuer les récents vainqueurs de l'Arc. Cette édition 1998 oppose le vainqueur en titre, Abo Volo (10 ans), moins motivé depuis son sacre, à ses deux dauphins, Capitole et Défi d'Aunou, ce dernier, blondinet aux allures aériennes, risquant d'être le favori. Trouble-fêtes des favoris depuis quelques années les scandinaves, présentent Zoogin, dit le «Taureau des Fjords», Storstadsbusen («un voyou dans la ville»), le sémillant Huxtable Hornline et la sensuelle Lovely Godiva. Si le trot est une allure naturelle, à son maximum d'extension, il devient très contraignant, au point que certains trotteurs se mettent au galop, liberté qui soulage et que les commissaires sanctionnent par une disqualification. Les causes de ces «explosions» sont parfois la peur ou la nervosité, mais souvent la douleur. Soit l'effort demandé dépasse les capacités de l'animal, soit il s'est donné un coup. Le choc et/ou la souffrance, le déséquilibrent et rompent sa cadence. Releveur de tête. Les chevaux ne sont pas des machines, et pourtant les entraîneurs les comparent à des mécaniques. Ils emploient les termes «fabriquer», «mécaniser» un cheval, et disent du trotteur, dont la propulsion est l'arrière-main (membres postérieurs et croupe), que c'est un gros moteur (coeur-poumons) muni de quatre pistons (les membres) au rythme rapide, semblable à une F1 qui se dérègle avec le temps. Le niveau de compétition est devenu si pointu que le commun des trotteurs a besoin d'un enrênement spécifique pour corriger sa morphologie et l'aider (ou le forcer, c'est selon le point de vue) à allonger au maximum ses battues. Cet enrênement s'ajoute à celui universel que sont la bride, le mors et les guides. Arrimé à la sellette, il est relié à la bouche du cheval via l'encolure, la nuque, le front et le chanfrein (voir infographie), où il se scinde pour tenir le mors qui est souvent une barre fine. On l'appelle l'enrênement supérieur: il agit directement sur la mâchoire supérieure et fait office de «releveur» de tête. Il se resserre comme une ceinture, et plus on gagne de trous, plus on relève la tête du cheval dans le but de l'équilibrer. La priorité? Que ses membres ne se touchent pas dans l'effort. L'enrênement supérieur allège l'avant-main du trotteur et l'oblige ainsi à un rythme plus rapide des antérieurs, lesquels ne doivent pas gêner la poussée des membres postérieurs. Par ricochet, il sert de frein à l'arrière-main, ce qui économise les ligaments des rotules. Autre astuce, il permet de dégager les ganaches de la gorge, facilitant ainsi la respiration et le retour du sang dans les veines jugulaires. Il est aussi un point d'appui pour les chevaux qui souffrent, à ceux qui usent leurs précieuses réserves caloriques en tirant comme des treuils. Enfin, le galop demandant un abaissement de l'encolure, il contrarie les velléités des hors-la-loi.

La bricole et la croupière. A l'équipement de base du trotteur il faut ajouter deux accessoires de maintien: une bricole, lanière de cuir fixée de chaque côté de la sangle et qui passe devant le poitrail, ainsi qu'une croupière pour éviter que le sulky ne soit tiré vers l'avant. A côté de cela, il existe tout un ensemble de mors et d'objets tarabiscotés qui contraignent les coursiers à rester droits, attentifs aux mains du driver, réguliers dans leurs allures. La barre de tête, qui, de la sellette à la bouche du cheval fait comme une rampe le long de l'encolure, est utilisée pour les chevaux qui penchent sous l'effort ou éprouvent des difficultés à tourner. Sur certains, elle produit l'effet contraire à celui désiré: sentant une résistance, ils s'y appuient plutôt que de la fuir. Les entraîneurs ont d'autres parades: la rêne avec piquants doux au point de contact de l'encolure, ou celle, plus raide, tout hérissée de pointes sur le pourtour. Certains concurrents ont les oreilles bouchées avec du coton. Ces boules Quiès sont reliées par une ficelle aux mains du driver qui, stratégique, les ôte subitement dans l'espoir de voir son partenaire accélérer, effrayé ou remotivé par le bruit soudain du peloton à ses trousses. Les oeillères coulissantes, qui mécaniquement fonctionnent de la même façon, ont un effet semblable. Mais les oeillères dites «fermées» font encore école, surtout sur les vieux chevaux désabusés, les malins, les cossards, qui ont tant de kilomètres dans les boulets que le moindre grain de mâchefer de la piste leur est familier. Un coup d'oeillères sans prévenir peut leur redonner un brin de mordant.

Croupionner, pointer, encenser. La peur de l'effort, du coup de cravache ou simplement de la frénésie ambiante incite certains à «croupionner» (le poulain serre très fortement sa queue entre ses cuisses, abaisse ses hanches). Difficile alors de conserver des allures académiques. Solution, la pose d'une croupière à tuyau sous la queue. On peut également attacher son panache à l'un des brancards du sulky. Le trotteur qui se «pointe» (comme si son encolure se cabrait) ou «encense» (l'encolure oscille de haut en bas) à tout propos met sa performance en péril. Connue depuis des lustres, la martingale contrera ces mouvements. Pour ceux qui s'encapuchonnent à la manière du boxeur surentraîné au moment de rejoindre le ring, l'anti-encapuchonneur, barre de fer inesthétique tendue entre la barbe et le poitrail sur lequel elle s'appuie, est la solution.

Que le trotteur se gifle l'intérieur du genou avec le bord du fer ou, «enroulant» des antérieurs, se frappe un coude avec la pince d'un de ses sabots, voilà son élan et sa bonne volonté stoppés. Il possède donc toute une panoplie de protections: cloches en caoutchouc pour les couronnes des sabots, guêtres pour les tendons, genouillères et autres pièces de cuir pour les jarrets ou les coudes. Ces protections concernent les articulations et ne sont donc pas idéales, car il faut les serrer au risque de les voir s'arracher et provoquer la faute: le galop. Et une articulation compressée limite son jeu. Il existe donc des genouillères à bretelles, reliées l'une à l'autre par une lanière passant par-dessus le garrot, système permettant de ne point trop les ceinturer. La peau de mouton fixée sur la muserolle, elle, masque le sol à proximité des naseaux. Le cheval ne s'effrayera donc pas des ombres sur la piste, des flaques, véritables chimères qu'il pourrait sauter. Sur certains trotteurs, dont le port de tête est trop haut, elle les oblige à baisser le chanfrein, car ils cherchent à regarder par-dessus.C'est dans l'embouchure que se trouvent les choses les plus insensées comme ces mors alambiqués qui, d'une pression depuis les guides du driver, pourraient vous arrêter un train. Il y a le mors avec palette double (deux tiges droites espacées de cinq centimètres) qui n'arrange pas les barres (parties des gencives entre incisives et molaires) et la gourmette sous la barbe. Si les mains du meneur sont lourdes, le cheval portera la tête au ciel à la moindre action des rênes, car la pression de la gourmette qui serre, conjuguée à celle du mors qui appuie, scie et fait mal. Il y a le mors releveur avec bec de canne, sorte de cuillère qui se relève dans le palais de l'animal dès qu'on l'actionne; la bride à panurge avec un enrênement double de chaque côté de l'encolure, utilisée pour les chevaux qui se braquent. Il existe aussi ce qu'on appelle dans le jargon les TSF, autres releveurs, les branches du mors étant reliées à des guides qui se dressent de chaque côté du chanfrein, donnant au cheval l'apparence d'un poste émetteur. La TSF munie d'un mors à palette, qui se relève dans le palais de l'animal, est fortement coercitive, surtout lorsqu'elle est adoubée d'une gourmette. La triple embouchure, trois mors montés en parallèle, n'est pas méchante. On l'utilise sur les chevaux qui tirent. Ils «goûtent» les trois combinaisons et ne sachant sur laquelle s'appuyer, décontractent leur bouche, donc leur encolure. Plus barbare, le mors à ressort, qui agit comme un étau sur les commissures des lèvres.

«Piège à loups». «Un cheval qui se met de travers dans les brancards, pense le docteur Giniaux, ostéopathe équin, c'est qu'il s'allège. Vouloir le remettre droit à tout prix me semble une erreur, car sa douleur s'amplifiera.» Roger Baudron pense que le mieux avec un tel cheval est de ne pas courir. Mais ce vainqueur du prix d'Amérique 1989 est un artiste qui, au contraire de ses rivaux, «déshabille les chevaux de tous leurs pièges à loups», pour les avoir nus, au bout des doigts. Pour Charly Mills, entraîneur de la célèbre Gélinotte, «la perfection chez les chevaux, comme pour les femmes», n'existerait pas. «La rechercher, c'est le plus sûr moyen de n'avoir aucun cheval dans ses boxes, ni aucune femme dans son lit.» .

PL AT - dans HIPPISME