21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 16:25

Le 3 octobre 2009


Sea The Stars sellé pour le Triomphe
Premier dimanche d’octobre : prix de l’Arc-de-Triomphe. La course pourrait, cette année, couronner Sea The Stars, bai cerise de 3 ans. Le pur-sang est le fils d’Urban Sea, victorieuse en 1993 grâce à son entraîneur, Jean Lesbordes, aujourd’hui déchu.


A une semaine du prix de l’Arc-de- Triomphe, must hippique, Jean Lesbordes, ex-entraîneur de 64 ans, boit du petit-lait. Son œil malicieux me regarde par en dessous, un sourire énigmatique aux lèvres. Sur son bureau, des papiers, des cigares, des livres, et deux ordinateurs à l’identique fond d’écran : la photo d’un grand jockey par la taille, à cheval et en casaque. Clément. Il me répète ce qu’il annonce depuis six mois : «C’est l’année Sea The Stars ! Il est invincible.» Bigre ! L’écran plat du téléviseur diffuse les courses du jour. Il n’écoute pas, jette à peine un œil. Il est ailleurs, avec un ange, dans la foulée empanachée d’un cheval inouï. «C’est un cadeau du ciel, il fait de moi le plus heureux des hommes.»

Le plus parfait des diamants

Dimanche, les Anglo-Saxons vont envahir l’hippodrome de Longchamp pour encourager Sea The Stars, le plus parfait des diamants fait pur-sang. Combien seront-ils à traverser la Manche pour supporter celui qui a remporté cinq courses de Groupe I (le plus haut niveau, dont le Derby d’Epsom, en juin), et tenter d’être aussi heureux que Jean Lesbordes ? 45 000 ? Plus encore ? Rien d’impossible. Cet animal les rend tous dingues. Les Maktoum, famille régnante de Dubaï, auraient proposé 45 millions d’euros pour l’intégrer à leur cheptel.

Comme pour les autres investisseurs, Madame Tsui, l’imperturbable propriétaire chinoise, a dit non. Sea The Stars devrait donc courir l’Arc sous sa casaque jaune à toque violette frappée d’une étoile, ou plutôt celle de son fils qui la représente, Christopher, jeune homme timide de 27 ans, lequel s’est évanoui après l’un des exploits du champion.

Monsieur Jean se marre. L’homme connaît pourtant les courses où tout est possible, surtout l’improbable.

D’où lui vient cette certitude ? Il s’agite, frétille sur son fauteuil, se frotte la joue et donne à entendre le bruit de sa barbe d’un jour. «Je sais, ce n’est pas rationnel.» Au-dessus de son crâne dégarni, encadrée sur le mur, il y a une photo noire et blanc d’un grand jeune homme en selle sur une alezane. Clément sur Urban Sea. Deux vrais sourires. La photo est douce, pâle, d’un gris uni, lumineuse.

J’insiste ; mais encore, lui qu’on dit hors norme ? «Il est quasi parfait, intelligent, décontracté, humble, trois qualités léguées par sa mère.» Soudain, son œil s’enflamme, il s’agite, étincelle, crépite. Du rose, presque, pigmente ses joues. Cela fait plaisir à voir, lui qui depuis une dizaine d’années, malgré son aimable sourire lorsque je le croise sur les hippodromes, a souvent eu le visage terne sous le chapeau, comme éteint, et le pourtour de ses yeux tristes marqué de brun. «Chacune des victoires d’Urban Sea, ajoute-t-il, m’apporte une joie similaire à celle que j’ai éprouvée lors de sa victoire dans l’Arc.»

Urban Sea est la mère d’une légion de champions dont le dernier en date est Sea The Stars. Matrone en or et miracle de la génétique, elle eut pourtant une carrière ardue, internationale, dont le bouquet fut ce prix de l’Arc 1993, enlevé au nez et à la barbe de tous, courageuse en diable, une vraie lionne. Décrocher un tel sommet est souvent la promesse d’obtenir gloire et fortune, ou pour le moins, assurance et confort (le vainqueur, cette année, empochera 2,3 millions d’euros). Et pourtant, cet homme dont la voix s’enroue d’émotion quand il parle chevaux, qui fut le mentor d’Urban Sea, est aujourd’hui journaliste depuis cinq ans, rubrique quintés du quotidien Paris Turf ! Son job : recueillir des infos souvent creuses auprès de ses ex-confrères.

Ceux qui l’ont connu au zénith de son métier, inchangé, modeste, abordable et sans chichis, trouvent sa situation actuelle injuste. Lui, penche la tête, lève une épaule, ne dit mot, un sourire résigné qui semble dire : c’est comme ça, c’est la vie.

Espoir saboté

Les coups bas de la profession (un courtier influent lui enlève en une matinée la moitié de son effectif), tout comme les coups durs (l’espoir saboté qui à l’aube, en pleine ivresse, naseaux empourprés, se brise tel du verre dans son élan), il a vécu tout cela. Mille fois, il crut que c’en était fini. Un jour, miracle, un Japonais dont le rêve est de remporter l’Arc, lui confie une enveloppe de 10 millions de francs (nous sommes en 1990). Monsieur Jean a pour mission de dénicher le futur vainqueur de la prestigieuse épreuve sur le marché des yearlings (poulains d’un an non débourrés). La mince affaire !

Catalogue des ventes en main, Jean Lesbordes fait la tournée des haras. Quand il voit s’avancer Urban Sea, un flash lui étreint le cœur : «Sa façon de marcher, fluide, son calme, l’intelligence du regard, et son port d’oreilles peu esthétique. Elle était un brin oreillarde, mais pour moi, ces types de chevaux ont toujours du cœur.» Bref, elle lui tape tant dans l’œil (il en tremble encore) qu’il note sur son catalogue «700 000». C’est le prix plafond, en francs, jusqu’où il est prêt à enchérir. Il l’obtiendra pour 280 000 francs.

Quelques mois plus tard, patatras, son Japonais, c’était trop beau, fait faillite. La vente de son cheptel est inévitable. Monsieur Jean se croit de nouveau fichu jusqu’à ce qu’un ami lui présente la mystérieuse Madame Tsui, femme d’affaires Chinoise vivant entre Hongkong et Vancouver. Elle écoute l’entraîneur lui raconter sa passion, ses racines, son père médecin et turfiste à Bordeaux, ses grands-parents marchands de mules (pour le débardage landais) et de chevaux (pour les vignes).

Mais lorsqu’il aborde le sujet d’Urban Sea, ce n’est plus le même homme qui lui parle. Il semble être assis sur un lit de braises. Elle est séduite et décide de lui accorder sa confiance. Sauf que le prix de vente d’Urban Sea, laquelle a grandi, débuté, couru et gagné, n’est plus le même : 3 millions de francs ! L’oreillarde a placé son museau dans des épreuves classiques, démontré une valeur certaine en tant que future poulinière. Mais de là à gagner l’Arc 1993, le Landerneau hippique se gondole et certains font savoir à Madame Tsui qu’elle a payé trois fois le prix fort pour cette jument, «brave, honnête, certes, mais tout de même, vous êtes bien mal conseillée…»

Vibrant d’émotion

La femme d’affaires reste de marbre et envoie son époux en éclaireur à l’écurie Lesbordes. Il en revient à son tour, charmé. Monsieur Jean a mis à cheval ce golfeur de haut niveau. Mais ce n’est pas tant ce qui l’a séduit, non, c’est cette foi commune d’un entraîneur, Jean, et de son fils, Clément, dans les capacités à venir de l’alezane. Quand ils l’évoquent, leurs yeux s’embuent, et l’on entend dans leur poitrine, leur cœur cogner tels ceux d’un couple de coursiers lâchés dans la steppe.

Aujourd’hui, Jean bondit de son fauteuil pour montrer les trésors contenus dans son iPhone. Films, vidéos, photos, textes vieux de quinze ans, à la gloire d’Urban Sea. Il est vibrant d’émotion, son crépitement intérieur vous donne des frissons, il pose son doigt sur l’écran. «Là, elle est là, tu te rends compte !» dit-il. Non, pas vraiment, son doigt masque l’essentiel, mais je partage son émotion, accorde qu’ils n’ont pas rêvé, lui et son fils, Clément, également présent dans toutes les applications de l’ustensile. Clément, grand jeune homme au visage doux et souriant, heureux d’être à son tour gagné par la passion irréductible du père. La crack n’y était pas étrangère, dit Monsieur Jean : «Il n’existait pas jument plus facile à monter. A l’écurie, nous l’appelions la mule. Ce n’était pas péjoratif, elle était un amour de simplicité et de tendresse, un enfant pouvait la monter.»

Tel père, tel fils : les deux sont fous amoureux d’Urban Sea. L’adorable mule les rend chèvres et leur donne raison en décrochant le pompon de l’Arc. Puis elle s’en va courir au Japon, au Canada. Clément ne la lâche pas d’une semelle, installe son hamac dans son box. Romance, romance. C’est lui son cavalier du matin, son ami et confident, «il y avait une belle fusion entre eux» précise le père. A eux l’or et le miel promis… Ils font le tour du monde, puis Urban Sea entre au haras en Irlande. Trois ans passent.

Le jour où la championne engendre son premier Derby Winner, Galileo, frère de Sea The Stars, Clément fait du vélo avec Didier Mescam, jockey d’obstacles de son paternel, qui après une mauvaise chute doit faire des kilomètres afin de rééduquer ses membres meurtris. Le soleil est radieux. Deux autres collègues les accompagnent quand la pédale de l’un heurte le rebord de la route et le déséquilibre au point de percuter Clément à ses côtés, lequel ne peut éviter de traverser la chaussée à l’instant où un camion croise le peloton ! Jean perd son fils.

Pépins de santé et pensions impayées

Jean Lesbordes poursuit seul, anéanti, durant huit ans. Le travail, les pur-sang, l’obligent à se lever. Mais une sorte de poisse colle à l’écurie. Les chevaux ont des pépins de santé, de parcours. Des propriétaires s’en vont, des pensions restent impayées. Son jockey d’obstacles, Didier Mescam, décide de mettre fin à sa carrière pour s’installer entraîneur, sage décision. Quelques mois après, il se tue à l’entraînement sur une simple haie.

En 2004, Jean Lesbordes jette l’éponge. «J’étais au bout du rouleau, fatigué, usé. Continuer ! Pour qui ?Avec la mort de mon fils, j’avais perdu un bras. Encore une fois, si je suis là aujourd’hui dans ce bureau, c’est grâce à Madame Tsui. C’est elle qui m’a conseillé de déposer le bilan. Elle m’a invité à venir me reposer chez elle à Vancouver.»

De son côté, Urban Sea devenait une génitrice miracle, poulinière la plus titrée de l’histoire des courses, fermant le bec des médisants et autres spécialistes qui s’étaient écriés qu’elle avait remporté «une édition médiocre de l’Arc.» Chaque Arc est un événement, aucune édition n’est modeste.

Après avoir engendré Sea The Stars, elle resta vide deux années de suite. Puis, le printemps dernier, elle donna le jour à une pouliche. «Quelle bonne mère, m’avait dit en reniflant, ému, Monsieur Jean, croisé sur l’hippodrome de Compiègne. Elle avait une hémorragie, et pourtant, elle s’est relevée pour lécher son petit, puis elle s’est recouchée et s’est éteinte.» Elle avait 20 ans. Elle repose, seule jument autorisée, parmi les Sires du National Irish Stud.

Et Clément ? «Il est partout, dit son père, l’œil mystique mais fleuri, dans un rayon de soleil, une cavalcade…» ou aux mèches d’encre de Sea The Stars, diamant bai cerise.

PL AT - dans HIPPISME