10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 14:38

 

3 octobre 1999

 

Dimanche à Longchamp, plateau relevé pour l'Arc de triomphe. Trois cracks à l'Arc.
 

Du seul point de vue hippique, cette fin de siècle est sublime: après Lammtarra (1995), Helissio (1996) et Peintre Célèbre (1997), le prix de l'Arc de triomphe, dont la 78e édition se galopera dimanche à Longchamp, devrait à nouveau au terme des 2 400 m époumonants, offrir un lauréat de choix, de ceux dont on dit qu'ils sont des cracks.

Parce qu'elle oppose, tous sexes confondus (hormis les hongres, qui font de piètres étalons), la crème des 3 ans à leurs aînés, l'épreuve créée en 1920 est considérée comme le championnat du monde des pur-sang par les Européens. Anglais et Français s'y affrontent chaque année, et le résultat clôt souvent, tant la sélectivité y est rude et indiscutable, les sempiternels bavardages des turfistes chauvins.

Filière irlandaise Le talent du favori des Français, Montjeu (lire ci-contre), couronné meilleur 3 ans européen, ne fait aucun doute. Après trois victoires et une deuxième place (défaite due au terrain pas assez souple pour ses aptitudes), il se joue de ses adversaires dans le prix du Jockey-Club à Chantilly, reléguant celui qui avait entaché son invincibilité à plus de treize longueurs.

Quelques semaines plus tard, il récidivait en terre étrangère dans le derby d'Irlande, laissant son plus sémillant rival à cinq grandes longueurs de sa croupe. On le dit français, car il est entraîné sur notre sol par un Anglais, John Hammond, basé à Chantilly. Il est en fait né en Irlande de l'union de Sadler's Wells et de Floripedes, poulinière devenue aveugle depuis, mais dont la cécité ne gêne en rien sa carrière de reproductrice.

Etalon en vogue, Sadler's Wells est depuis sept ans tête de liste des reproducteurs en Angleterre et Irlande. Sa saillie se négocie à 1 million de francs. Auteur de plus de 160 saillies par an, il est le digne fils de Northern Dancer, l'américain aux testicules d'or, son nom apparaissant dans la quasi-totalité des pedigrees de champions. La reconversion comme étalon de Montjeu est donc assurée. Le grand bai officiera certainement en Irlande à Coolmore Stud dans le Tipperary, là où «usine» son père aux côtés d'une quinzaine d'autres étalons de renom. Ce haras a été créé dans les années 70 par John Magnier et Robert Sangster (bookmaker ayant fait fortune grâce aux paris sur le foot) sur les conseils avisés de leur entraîneur, Vincent O'Brien, qui, lui, pariait sur une mondialisation du pur-sang.

Cartel international Profitant d'une fiscalité irlandaise particulièrement incitative en matière d'élevage, les trois amis montèrent avec l'aide d'investisseurs passionnés, dont Michael Tabor ­ lui aussi bookmaker et officiellement unique propriétaire de Montjeu ­, une sorte de cartel hippique international. Leurs moyens financiers sont tels qu'ils sont pratiquement les seuls à pouvoir rivaliser contre le trust dubaïen de la famille Al-Maktoum (voir Libération du 3-4/10/1998).

Cette association d'éleveurs-boursiers possède également des intérêts aux Etats-Unis, au Japon et en Australie. Lorsque la saison de monte se finit avec l'été sur le Vieux Continent, ils envoient leurs étalons effectuer des heures supplémentaires dans l'hémisphère Sud. Ils ont des antennes sur toute la planète, et dès qu'un bébé pur-sang montre de belles dispositions dans l'allongement de ses foulées ils font tout pour s'en rendre acquéreur avant les Al-Maktoum, car, dans ce domaine et à ce niveau, c'est en exploitant la carrière d'un étalon ­ et seuls sont dignes ceux qui sur la piste ont été les meilleurs ­ qu'on fait le plus d'argent.

C'est dans cette perspective que Michael Tabor acheta Montjeu l'an dernier, alors que le poulain venait de remporter ses deux premières petites courses. Le montant de la transaction n'a pas été divulgué, mais quel qu'en soit le chiffre, forcément très élevé, la victoire, dimanche, de Montjeu lui assurerait une belle plus-value. Egale au moins à celle de Lammtarra, vendu 150 millions de francs à un syndicat d'éleveurs japonais il y a trois ans.

Une idole japonaise Car le cru 1999 de l'Arc de triomphe est d'un très haut niveau. Outre Leggera, Tiger Hill et Croco Rouge (2e, 3e et 4e de l'Arc l'an dernier), ainsi que la gagnante du prix de Diane, Daryaba, il y aura l'idole japonaise d'origine américaine, El Condor Pasa, tombeur en juillet à Saint-Cloud du numéro 1 allemand, Tiger Hill. On doit sa participation à la sportivité de son propriétaire, Takashi Watanabe. Ce dernier a délaissé une campagne japonaise qui aurait été dix fois plus lucrative pour lui, dans l'espoir de voir ses couleurs remporter l'Arc, qu'il considère comme le plus beau derby de la planète. Il a envoyé son champion à Chantilly, dès le mois d'avril, en compagnie de son lad et d'un autre cheval pour préparer méticuleusement le rendez-vous de dimanche.

Il lui a également acheté sur place deux sparring-partners, tandis que son jockey et son entraîneur faisaient des allers-retours hebdomadaires pour suivre sa préparation. La popularité de l'hippisme est telle au Japon que si El Condor Pasa, solide bai foncé à la crinière en épi et à l'allure nonchalante, l'emportait, l'équipe victorieuse et historique ne serait pas moins bien reçue à Tokyo que si elle avait remporté la Coupe du monde de football, expliquait son cavalier, Masayoshi Ebina, dans les colonnes de Paris-Turf.

Un outsider surprise Mais, engagé de dernière minute, se profile un troisième larron pour contrer la sportivité asiatique et la filière irlandaise. Et cet invité-surprise courra sous l'une des casaques gros bleu des Al-Maktoum. Le cheik Mohammed, dont l'ambition est d'être le plus grand propriétaire-entraîneur-éleveur de tous les temps, ne pouvait laisser ses plus ardents rivaux l'emporter sans combattre. Sa botte secrète se nomme Daylami ­ un gris légèrement pommelé ­, dont il a loué la carrière de courses à l'Aga Khan.

Sous la casaque de ce dernier, Daylami avait gagné la poule d'essai des poulains sur 1 600 m, un classique pour mileurs. Mais le ministre de la Défense dubaïenne, estimant qu'il manquait à son armada de coursiers un vrai champion sur la distance reine (2 400 m), décida de «rallonger» Daylami, et ce malgré les rires des plus éminents connaisseurs. Or Daylami a vaincu la queue en trompette, cet été, dans la Coronation Cup, les King George VI and Queen Elisabeth Stakes par 5 longueurs et l'Irish Champion Stakes par 9 longueurs. Le cheikh Mohammed est coutumier de ce genre de tour de force.

Après un hiver passé dans le désert dubaïen, l'inexpérimenté Lammtarra avait gagné le derby d'Epsom pour sa course de rentrée. Du jamais vu. Au pays qui créa la race du pur-sang le plus rapide, on n'apprécia qu'à moitié ce pied de nez à l'entraînement traditionnel. Résultat des courses, dimanche aux alentours de 16 heures.

PL AT - dans HIPPISME